La veillée funèbre de maman Ngo Bikina Régine vient de s’achever, mais le mot veillée semble presque trop étroit pour décrire ce qui s’y est vécu. Cette nuit consacrée au deuil dans son expression la plus classique était une célébration de la vie d’une dame qui espérait la paix autour d’elle. C’était une fête. Une véritable fête de l’amour, de la mémoire et de la reconnaissance, à l’image de celle que tous appelaient affectueusement Maman Régine. Cette femme de cœur a été célébrée avec une rare intensité, dans une atmosphère où la douleur avait laissé place à la gratitude. On l’a honorée en chansons, en musique, en chorale, à travers des témoignages bouleversants, mais aussi dans l’élégance et la prestance des plus belles soirées de gala qu’on peut souvent voir à Paris. Elle a été célébrée comme elle l’aurait certainement souhaité, avec des sourires, de la lumière et des cœurs unis. Le temps des larmes semblait déjà avoir été traversé. Famille, amis et proches avaient suffisamment pleuré.

Cette nuit était celle de l’hommage. Tout a commencé dans le recueillement, avec la mise en place des invités puis une messe célébrée en sa mémoire. Plus de 200 personnes ont répondu présent. La salle, rapidement remplie, n’a pu contenir tous ceux qui souhaitaient prendre part à ce moment historique. Les retardataires ont dû patienter à l’extérieur, debout, avant de pouvoir discrètement rejoindre l’assemblée ou repartir à la maison. Au fil des prises de parole, une évidence s’est imposée à tous. Consty Adeva est un homme profondément humble, généreux et loyal. Les témoignages se sont chargés de le rappeler avec force. Son grand frère, la voix presque éteinte par l’émotion, a ouvert cette séquence avec une sobriété bouleversante. Il a rappelé son parcours, lui, qui, il y a plus de trente-cinq ans, avait décidé de prendre son destin en main, de quitter son pays pour offrir à sa descendance des perspectives meilleures. Avec son calme habituel, il a su toucher chaque cœur. Puis vint la grande sœur, dont le récit sincère et sans détour a retracé les différentes étapes de la maladie, jusqu’aux derniers instants de celle qu’elle pleurait encore. Lorsque Consty Adeva prend enfin la parole, l’émotion atteint une autre dimension. Il choisit de faire écouter une composition musicale dédiée à sa mère, une œuvre née de la collaboration avec Maman Ngueya, aujourd’hui de regrettée mémoire, et arrangée par Bobby Nguimé, figure incontournable de la musique camerounaise depuis près de quatre décennies. « La prière est au cœur de toute chose », aimait rappeler Maman Régine.

Pour Consty Adeva, sa mère demeurait une femme mystérieuse, un mystère qui se révélait dans sa profonde communion avec la prière, à laquelle elle avait consacré toute son existence. L’un des moments les plus marquants de la soirée fut sans doute l’intervention de Man no Sabi. Avec une sincérité désarmante, il a tenu à rendre hommage à Consty Adeva, rappelant combien ce dernier avait été présent dans les moments les plus difficiles de sa vie. Il a évoqué son soutien précieux, son accompagnement dans sa reconstruction familiale, mais aussi son rôle déterminant dans les démarches ayant conduit à l’obtention de sa nationalité belge. Fidèle à sa double casquette d’influenceur et d’artiste, il a ensuite offert une prestation musicale qui a marqué les esprits. Et comme si la soirée réservait encore des surprises, l’animation fut assurée par nul autre que Longue Longué. Contre toute attente, celui que beaucoup considèrent comme un artiste né a conduit cette cérémonie avec une aisance remarquable, mêlant charisme, élégance et maîtrise. Les artistes se sont ensuite succédé avec éclat. Bobby Nguimé, Peter Yamson, Chantal Ayissi, dont l’intervention, à la fois profonde et inspirée, ressemblait à une véritable oraison portée par la sagesse.

Elle confia d’abord sa fatigue, laissant entendre qu’elle ne chanterait peut-être pas. Mais lorsque l’assistance, déjà conquise, envahit la piste, la musique finit par l’emporter. Car c’est aussi cela, l’art. Il dépasse parfois la volonté de l’artiste lui-même. Même lorsque le corps réclame le repos, le monde continue de réclamer ce que seule la création peut offrir. La présence de Benjy Mateké, de Aicha Sol ainsi que de nombreux autres artistes est venue enrichir encore davantage cette nuit exceptionnelle. La chorale, magistrale, ainsi que les danses traditionnelles, portées par ce groupe devenu incontournable à Paris dans l’accompagnement des familles endeuillées, ont apporté cette touche d’authenticité capable de transformer la peine en énergie de vie. Cette nuit, chacun a eu le sourire. Chacun semblait heureux d’être présent. Comme si maman Ngo Bikina Régine avait laissé autour d’elle un héritage invisible mais profondément tangible, celui de la paix. Elle a été honorée. Ce fut un moment de communion, de partage, d’unité et de sérénité. Et pour comprendre à quel point cette grande femme a marqué les siens, il suffit peut-être de reprendre les mots du poète. Elle a aimé.