C’est une histoire profondément pathétique que je continue de relater, après m’être longuement renseigné sur les faits, dans toute la complexité de leurs contours. Lydol, star de la scène artistique camerounaise, avait pour idole son père. Elle l’évoquait avec fierté, le hissait au rang des géants de son univers intime. Mais parfois, le piédestal que l’on érige devient le socle d’une chute retentissante. Le grand quartier de Ngo Ekelle vient, à son tour, d’entrer dans l’histoire, mais pas par la grandeur de ses traditions intellectuelles. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Ngo Ekelle est ce quartier savant de Yaoundé, berceau des universités, des grandes écoles, et siège du palais de verre récemment réhabilité et baptisé Palais Paul Biya, temple des députés. Mais c’est pourtant dans ce quartier chaleureux, baigné d’un climat sobre de début de saison pluvieuse, qu’un drame épouvantable s’est produit, renvoyant l’homme au rang de la bête.
La force, justement, est l’élément inaugural de cette histoire. À Ngo Ekelle, la réputation ne se proclame pas avec les mots ; elle se construit à coups de poings. Il n’est pas rare que les querelles de voisinage dégénèrent d’abord en coups échangés, avant de se muer, paradoxalement, en liens solides et durables. Depuis les années 1960, les « forts » s’y imposent par des combats de rue, régissant des zones allant jusqu’à l’École Normale et ses environs, jusqu’à la descente vers Biyem-Assi. À vingt ans, on entre dans l’arène ; à quarante, on devient l’arbitre des conflits, le sage du quartier. Chaque zone de Yaoundé a son fort : Mvouti Émile le Babouté à Biyem-Assi s’était distingué longuement avant de voir sa déchéance, mais comme les forts détestent qu’on interrompe leur épopée, Émile saisit un morceau de fer pour en découdre avec son rival, à qui il cassa un pied. Recherché comme un fauve traqué, il prit la fuite et alla se réfugier à Yoko, où il s’exila pour toujours. Narcisse régnait à La Brique, Kako à Elig Edzoa, Miyem le karatéka à Tschinga, Dipanda à Etoua Meki, Messi à Etoudi et à Ngo Ekelle, c’était le père de Lydol, surnommé Bleck, en référence au célèbre héros de bande dessinée, Blek le Roc, fort, audacieux, épris de liberté.

Mais comme dans les récits, derrière le mythe se cache souvent un homme plus ambigu, aux fêlures profondes. À Ngo Ekelle, il existe pourtant une autre catégorie d’hommes : ceux qu’on ne soupçonne pas. Calmes, discrets, évitant les confrontations, ils ne se déclarent pas forts… jusqu’au jour où l’injustice les oblige à révéler leur véritable nature. C’est dans une telle situation que Bleck s’est retrouvé dépassé. Il a été battu par un adversaire inattendu, inconnu du classement officieux des « forts » du quartier. Et comme souvent chez ces hommes dominés par l’orgueil, Bleck n’a pas supporté la défaite. Humilié, déstabilisé, il s’est souvenu de ce précédent : une rixe avec un certain Monsieur « Ministre », qu’il avait violemment agressé, et qui mourut deux jours plus tard, probablement des suites des coups reçus. Mais dans ce microcosme de virilité et de pouvoir brut, un fort ne reste fort pour toujours, un jour ou l’autre il sera vaincu. Les forts une fois battus font appel aux vieilles recettes, vengeance, démonstration de force, reconquête du trône par tous les moyens à leur disposition.

C’est pourquoi Bleck, ivre de rancune, décide de frapper non pas son rival, mais ce qu’il a de plus fragile : ses enfants. Il s’introduit chez lui, armé d’un couteau, et trouve le petit Mathis, six ans, absorbé par ses dessins animés. Sans pitié, il le frappe au cou, lui tranche la main. L’enfant hurle. Les autres, terrifiés, se cachent. Ce cri d’horreur attire le voisinage. Le quartier surgit comme un seul homme. Bleck est maîtrisé, battu sauvagement. Il ne se réveillera qu’à l’hôpital, affirmant ne se souvenir de rien avant d’être plongé dans cette scène macabre. Il se retrouve à l’hôpital. Nous vivons dans une société en crise morale. Quand les repères s’effondrent, même les héros de quartier peuvent devenir des monstres. Et ceux qui les entourent – notamment les figures publiques – doivent faire preuve de discernement. Lorsqu’on accède à la notoriété, il faut apprendre à quitter les zones d’ombre.
Lydol, jeune artiste sensible, qui clamait autrefois que son père était son idole, se voit brutalement arrachée à ce mythe. Son nom, jusqu’ici synonyme bonté à cause de ses élans humanitaire, est éclaboussé par une histoire dont elle n’est pas l’auteure mais la victime collatérale. Bleck n’était pas un héros. Il était un homme obsédé par le pouvoir, incapable de perdre, un lâche qui n’aimait pas la défaite. Le prestige de quartier, ce mince pouvoir qu’il croyait maîtriser, lui a échappé, et il a sombré dans la folie. Et maintenant, Lydol, cette slameuse pleine de promesses, cette femme de mots et d’engagement, se trouve brisée, face à une douleur aussi publique qu’injuste. Son combat humanitaire, ses chansons d’espoir pour le Cameroun, résonnent désormais avec une ironie cruelle. Et pourtant, c’est peut-être dans cette blessure que naîtra un nouveau cri, plus puissant encore, pour rappeler au monde que les idoles tombent. Et ils peuvent tomber à tout moment.

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