Le Petit Centre de Nouakchott est une école française posée au cœur du désert et créée par un Camerounais ; c’est un lieu qui respire comme un souffle d’enfance mêlé aux vents du Sahara. Entre ses murs blanchis par le soleil, des générations d’élèves ont grandi, rêvé, appris à apprivoiser le monde, tandis que l’odeur du sable chaud et le murmure lointain des dunes accompagnaient leurs pas. Cette école, modeste dans ses débuts, humble par son nom mais immense par son âme, a su tisser au fil du temps une ambiance estudiantine singulière, implantant un savoir venu d’ailleurs qui s’enracine dans une terre aride, tout en offrant à chacun un havre où l’esprit s’élève et où le cœur se souvient. Il y a des retours qui ressemblent à des renaissances. J’avais hâte de replonger dans cette exploration du passé, là où les souvenirs se font lumière et respiration. Car nul ne peut vivre sans eux : les souvenirs nourrissent l’âme comme le pain rassasie le corps. Ils ravitaillent le cœur, apaisent l’esprit, déposent en nous des éclats de joie, des lueurs d’espoir, des instants de paix. Ils sont la véritable richesse d’une vie. Le Petit Centre… Toujours ce nom, simple, presque modeste, que l’on répète comme une litanie tendre. Le petit centre de Nouakchott. À l’entendre, on croirait une appellation dérisoire ; pourtant, c’est son nom d’origine, celui du temps où tout commença avec une seule salle de classe et sept élèves. Voilà ce qu’est l’ambition ; partir d’un murmure, espérer, croire… et devenir grand. À l’époque où j’y vivais, on aurait presque pu l’appeler Le Grand Centre. Car derrière ce nom presque timide se cachait une véritable constellation. 4 000 élèves et étudiants, près de 370 employés, dont une vingtaine de Français et de Suisses, participaient à l’essor de cet ensemble éducatif qui s’étendait de la maternelle au lycée, sans oublier son enseignement supérieur le fameux lycée technique qui formait au BTS. Tout cela réparti entre Nouakchott, Nouadhibou, Zouerate la ville de fer, et jusqu’aux quartiers élégants de Tevragh Zeina.

Le Petit Centre, c’était aussi le Collège La Fontaine, fleuron de l’enseignement français dans un pays arabe. Le matin, tout s’animait. Des centaines de voitures affluaient pour déposer les écoliers. L’ambiance y était presque rituelle ; un éclat de vie, une élégance discrète, une certaine fierté d’appartenir à cette institution. On y croisait la quasi-totalité de la classe politique et économique de la Mauritanie. Parler du Petit Centre, c’était comme évoquer Dominique Savio à Douala ou le Collège Fustel de Coulanges à Yaoundé. Un label, une empreinte, une distinction. Et derrière cette œuvre, un Camerounais. Un fils Vuté, parti du Cameroun, dans les années soixante, témoin des grandes heures et des grandes fractures, ayant vécu entre les ombres de la discorde qui opposa un jour le président Senghor à Mamadou Dia. De cette traversée est née une vision, puis un rêve, et enfin une institution ce Petit Centre qui, bien loin d’être petit, aura marqué l’histoire éducative de la Mauritanie. Revenir ici, c’est retrouver une part de moi-même. C’est sentir que le passé, parfois, nous attend patiemment pour nous rappeler qui nous sommes et d’où nous venons. Il y 15 ans de cela.

Dans le cœur battant du Petit Centre
Repartons donc à l’école. Tout commence à huit heures, lorsque le silence enveloppe encore l’ensemble du Petit Centre comme un voile de velours. Puis, vers dix heures, l’atmosphère s’éveille. Les murmures, les bruissements, puis le bruit qui va monter et envahir la petite ville poussiéreuse de Nouakchott ; les pas se croisent, la vie s’organise. On grimpe jusqu’au jardin d’enfants pour saluer les « bambinos », puis l’on redescend vers le primaire avant de glisser jusqu’au lycée. On observe, on recueille des données, on analyse, et l’on met finalement en action quelques mesures pour apaiser les tensions, car les conflits internes, toujours latents, ne demandent qu’à surgir. Ici, chaque geste est remarqué. Aucun sourire ne se perd ; on t’adresse un salut poli, souvent impeccable, mais l’œil reste vigilant. On t’attend au tournant, lors d’une réunion, pour rappeler que, tel jour à telle heure, tu es passé à tel endroit, que tu as posé la main sur tel mur ou effleuré tel arbre. L’employé, le maître, la monitrice, le professeur : tous observent, attentifs et conscients de chaque détail. Avec mon poste d’administrateur général- auquel viendra bientôt s’ajouter celui de directeur des ressources humaines par intérim, j’étais placé au cœur même du mécanisme. J’ai traversé cette période brûlante, portée autant par la passion que par les éclats du beau et du mauvais, tout cela pour donner vie à une œuvre qui nous passionnait.
Et puis, il y avait la lettre… oui, cette fameuse lettre qu’il fallait rédiger chaque jour, comme un rituel implacable. Les sanctions, nous les distribuions avec une aisance presque mécanique ; à l’aurore comme au crépuscule, nous nous couchions et nous réveillions avec une seule obsession, sanctionner le lendemain. C’était l’usage. Il arrivait même que nous sanctionnions quelqu’un déjà sanctionné, par un étrange réflexe de loyauté envers le système, ou simplement par habitude, disons par amour pour le travail. Les lettres, soigneusement tapées et rangées, attendaient une t, un geste mal perçu, un souvenir mal rangé, pour s’abattre comme un couperet. Nul n’était à l’abri. On tenait le marteau et l’enclume toujours prêt à cogner. Les sanctions soufflaient comme un vent violent qui renverse indistinctement tous les arbres. À force, quand le téléphone sonnait, on tremblait comme une feuille, prêt à tomber comme un fruit mûr avant même de décrocher. On pouvait être chez soi, la fourchette encore suspendue, et apprendre qu’on était sanctionné… pour le simple menu que l’on s’apprêtait à avaler. Il est même arrivé qu’un ancien employé, simplement venu nous saluer, soit sanctionné parce que l’on croyait qu’il faisait encore partie du personnel. Au petit centre, la sanction tombait comme du sable. Oui, car en Mauritanie, durant mes quatre années là-bas, je n’ai jamais vraiment vu la pluie ; lorsqu’elle tombait, c’était le sable qui descendait du ciel. On aimait le gâteau, mais il fallait accepter d’y croquer parfois un morceau de sable aussi bien dodu que le gâteau présenté. À la plage, les poissons se reproduisent à un rythme effréné ; les plus petits donnent des œufs, les plus grands pondent du sable, et du poisson, il y en a en Mauritanie. C’est le ministère le plus puissant, avec la SNIM, l’industrie du fer, et son long train que j’ai souvent emprunté pour me rendre à Zouerate.

Le directeur se déplaçait toujours avec son stylo rouge, prêt à sanctionner. Ici, pas de gradation : la sanction tombait d’en haut, sèche, implacable. Ce n’était pas un avertissement, mais une sentence. L’homme était redouté dans toute la capitale ; certains prétendaient même qu’il possédait des gris-gris, au point que les conseillers d’un ministre de l’Éducation avaient recommandé à la ministre de ne jamais le recevoir… de peur d’être convaincue de le garder à son service. Et puis il y eut les grèves. Les Mauritaniens ont l’esprit vif, parfois revêche. J’en ai souffert, de ces grèves – deux grandes, surtout, qui furent pourtant bénéfiques pour moi. Elles m’apprirent la gestion des conflits, l’art de la négociation. Ce fut également l’occasion de renforcer mon savoir-faire en rédaction administrative, car au Petit Centre, l’administration devait s’écrire : toute déclaration orale devait être soutenue par un écrit, archivé, classé, conservé. Chaque début d’année avait des allures de remaniement ministériel ; les nominations étaient attendues comme au sein d’un gouvernement. Chacun sollicitait son marabout, offrait un sacrifice de mouton blanc, espérant dirigé un établissement sur les 12, car un poste de responsabilité avait mille avantages. C’est toi qui recrute tes enseignants et forme ton équipe. Et la nouvelle tombait enfin. Coulibaly était nommé à la direction de La Fontaine. Ah, Coulibaly… Il fut mon bras séculier durant les heures sombres des grèves. À ses côtés, j’ai trouvé un véritable ami, loyal, convaincant, d’une dévotion rare envers son directeur. Un homme généreux, d’une bienveillance profonde, comme on en croise peu dans une vie

La Mauritanie, ce monde à part
Et puis il y a la Mauritanie elle-même – un monde à part, un univers posé au cœur du désert comme un mirage obstiné. Ici, le sable règne, impérieux et infini. À Nouakchott, un jour ordinaire suffit pour traverser toute la ville et se croire soudain revenu aux premiers âges du monde, comme l’évoquait Saint-Exupéry : un isolement primordial, où l’homme marche seul, dépouillé de toutes ses parures et de tous ses titres, livré au seul rythme du temps. On y arrive pour un an ; puis les saisons se succèdent, deux ans, trois peut-être… jusqu’à ce que la notion même du temps se défasse, et que la Mauritanie, silencieuse et tenace, vous adopte à sa manière. Elle commence souvent par vous éprouver : une toux qui persiste, une gale qui vous suit durant des mois, une dent arrachée mais encore douloureuse. Ici, chaque médecin semble murmurer le même verdict immuable : « six mois ». Six mois pour que la bactérie cède, six mois pour que l’organisme s’accoutume, six mois pour que le pays vous absorbe entièrement. Et pourtant, quel pays hospitalier ! La Mauritanie est sans doute la plus accueillante des terres arabes. Le Mauritanien ne se préoccupe guère de vous tant que vous ne touchez pas à ses enjeux ; mais si vous vous y aventurez, alors il vous transforme d’abord en Mauritanien, par la force du quotidien, de la chaleur, du thé partagé, avant de vous combattre. Ici, chaque homme est une sentinelle derrière son foulard maure, ne laissant paraître que ses yeux : même votre voisin peut vous confondre sans que vous ne vous en rendiez compte.

L’argent occupe une place étrange, presque sacrée. Le Mauritanien est généreux, prodigieux même ; il peut tout donner lorsqu’il désire obtenir quelque chose. Mais s’il vous doit, même vous vous trouvez dans une situation de deuil, il vous réclamera son argent. Dans ce théâtre de paradoxes, l’aventurier reste souvent seul, surtout la nuit, lorsque les dunes argentées par la lune semblent respirer comme un océan immobile. La chaleur, elle, ne dort jamais. Le matin, à midi, le soir, la nuit ; elle s’insinue comme une morsure capable d’ébranler la raison. Pourtant, dans cet univers rude, j’ai rencontré des esprits d’une grande élévation. Le professeur Lô Gourmo, le docteur Sall qui m’enseigna patiemment l’art de la gestion des conflits, la consultante Oumou, et Koné, ce maître d’école brillant, silencieux, dont la présence lors des réunions administratives tenait du sage plus que du professeur. Mais le Petit Centre, comme toute institution humaine, portait aussi son lot de frictions : susceptibilités, calomnies, intrigues triviales. Je me souviens de Moussa, mon ami, qui alla jusqu’à pousser une élève à me tendre un piège d’enregistrements audio, une plaisanterie transformée en tragi-comédie, dont l’écho me fait encore sourire malgré tout.

Il faut cependant reconnaître ceci : le Petit Centre a rendu un immense service à la Mauritanie. Pendant plus de quarante ans, il a formé des milliers d’intellectuels que l’on retrouve aujourd’hui dans toutes les strates de l’administration mauritanienne. Il a employé des milliers de Mauritaniens, dont certains ont fondé leurs propres établissements. C’est peut-être là son plus grand mérite. Quant aux Camerounais, des centaines ont traversé ses salles, ses couloirs, ses déserts, avant de s’envoler vers le monde. Je repense à cette grande dame, Madame Ndiaye, à Hamidou Traoré, à Zeinabou Diop, à Kadia Kane, à Diacko Amadou, à Jacques Cunisse, à Madame Gérard, à Coulibaly Moussa, à Monsieur Diehi…au regretté Mody Yatassaye, Tous ces êtres qui, du matin au soir, se dévouaient sans compter au bien-être des élèves et au fonctionnement harmonieux du Petit Centre. Chacun d’eux a laissé une empreinte, une chaleur, un éclat de générosité qui traverse encore les années. À tous, je retourne mes souvenirs bienveillants. Car le Petit Centre fut une école et une somme de vies fut offerte, dans les cœurs engagés dans les âmes discrètes qui ont façonné l’avenir de milliers d’enfants. Et c’est en pensant à eux que je comprends que certains lieux ne s’effacent jamais, parce qu’ils battent encore au rythme de ceux qui les ont fait vivre et devient un refuge où les êtres chers demeurent éternels. Et le Petit Centre demeure. Toujours debout. Comme un phare immobile dans les vents du désert, témoin de ce que l’ambition humaine peut bâtir au milieu des sables.
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