A la suite de la mort d’Anicet Ekané, la voix du ministre Atanga Nji s’est élevée comme un bloc de granit dans le tumulte des interprétations. Loin d’un hommage ou d’un apaisement, son intervention s’est imposée comme un verdict moral, une tentative de reprendre la maîtrise du récit en redessinant les contours de la figure du défunt. Dans cette parole tendue, où l’autorité se confond avec la certitude, se révèle une manière singulière pour le pouvoir de dire la mort, de la nommer, et, surtout, de lui assigner un sens. Je vous explique dans les lignes qui vont suivre le fond de la pensée du ministre Paul Atanga Nji.
Comme on pouvait imaginer, une telle intervention ne pouvait être que frontale, je dirais même conflictuelle, puisque le ministre, grand orateur, adopte une intonation dure, presque minérale qui résonne comme un verdict. Tout d’abord le ministre consacre une partie de son intervention à rappeler l’aide qu’il affirme avoir apportée à M. Ekané Anicet lorsqu’il était malade et hospitalisé au CHU. Il y déplore que les proches politiques et les amis du défunt l’aient, selon lui, abandonné à son propre sort. Dans ce récit, le ministre se présente comme l’un des rares à s’être préoccupé de son état. Il déclare être allé à son chevet, mû par la » grande magnanimité » que lui aurait inculquée son mentor, Paul Biya. Il raconte l’avoir assisté, soutenu, et même conseillé d’abandonner toute forme d’activisme afin de se consacrer pleinement à sa situation personnelle, qu’il jugeait fragile et précaire. Selon le ministre, Ekané, une fois rétabli, serait revenu lui exprimer sa gratitude. Pourtant, ajoute-t-il, il ne le reverra plus par la suite, sinon aux côtés de Maurice Kamto, ce qui introduit dans le récit une pointe d’amertume et de déception politique, subtilement suggérée.
Par la suite, le ministre, qui maîtrise le français autant que l’anglais, sa langue principale, s’exprime pour corriger ce qu’il considère comme une interprétation erronée. « Que les gens laissent l’amalgame » Dit-il. Le ton est cassant, marqué par une volonté de réduire, de relativiser ou d’annuler toute valeur positive attribuée à Ekane Anicet. Il commence son intervention par un ton à la fois moralisateur et autoritaire, comme peut le faire tout détenteur autoproclamé de la vérité. Il fait référence à Jésus-Christ, oppose le bon et le mauvais côté politique, et lance l’injonction de « laisser l’amalgame. » Le discours glisse ainsi de l’explication factuelle à la leçon de conduite. Bien que la mort d’un homme soit en jeu, le ministre retient toute empathie, sauf dans la formule finale : « Que son âme repose en paix ». En s’exprimant ainsi, il évacue toute émotion, le pathos est écarté, remplacé par un discours de responsabilisation punitive.
On peut donc distinguer trois mouvements : premièrement, la démythification, c’est-à-dire la négation du statut de héros. Pour le dire, il affirme : » Le seul qui a donné sa vie pour sauver l’humanité, c’est Jésus-Christ… Anicet Ekane n’est ni un héros national, ni un martyr. » Par ces mots, le ministre place d’emblée Jésus-Christ comme repère absolu. Le raisonnement procède par argument d’autorité transcendante, difficilement contestable dans un cadre culturel majoritairement chrétien. Lorsqu’il installe son propos sous la voûte du sacré, il convoque Jésus-Christ, figure absolue du sacrifice, et fixe ainsi l’horizon moral à partir duquel toute comparaison est condamnée à s’éteindre. En un geste, il élève la barre si haut qu’aucune silhouette humaine, fût-elle tragique, ne peut prétendre à la lumière du martyre. La mort d’Ekane Anicet se voit aussitôt ramenée au rang d’un fait strictement humain, je dirai même banal, dépouillé de toute auréole. L’univers de comparaison est déplacé vers le sacré, rendant quasi impossible toute contestation profane.
Puis, il enchaîne avec la construction d’un portrait qui repose sur des attaques personnelles, qualifiant Ekane Anicet d’homme » toujours du mauvais côté politiquement ». L’intervention du ministre culmine sur l’accusation grave : la possession de stupéfiants. Cette assertion est présentée comme un fait brut, sans nuance, sans conditionnel, sans contextualisation. À chaque prise de parole, la charge se fait plus incisive. Le ministre retrace le parcours politique du défunt comme une succession d’errements, un entêtement presque juvénile dans ce qu’il appelle « le mauvais côté ». À travers ces mots, la politique devient un territoire moral, un pays de clarté et d’ombre où l’on choisit son camp comme on choisit son destin. L’expression revient avec l’insistance d’un refrain, dessinant la figure d’un homme que le pouvoir décrit comme condamné, par tempérament ou par conviction, à marcher du mauvais bord de l’histoire.
Le ministre fait tout pour encadrer la mort non comme le résultat d’un abus ou d’un dysfonctionnement, mais comme la conséquence logique d’une culpabilité individuelle. C’est pourquoi il utilise des termes fortement axiologiques, des mots chargés d’un jugement de valeur : « mauvais côté », « amalgames », « responsabilités », « culpabilités ». Ce vocabulaire instaure une moralisation du politique. La maladie, loin d’apporter un apaisement ou une trêve, devient elle aussi un élément du dossier, non pas une fragilité humaine, mais une circonstance insuffisante pour suspendre la responsabilité. Alors il transforme la souffrance en preuve, puisque d’autres, dit-il, endurent leurs soins enchaînés, nul ne saurait invoquer le mal pour se soustraire au poids de sa faute. La rhétorique atteint ici une sécheresse presque ascétique. Comme vous le constatez, le récit glisse alors vers l’accusation, froide, sans failles apparentes. Les faits évoqués sont jetés comme des pierres sur l’eau ; ils sont brutaux et dépourvus de nuances. Possession de stupéfiants, intention supposée de perturber le processus électoral, manquements répétés ; tout semble s’assembler pour composer un portrait de culpabilité parfaite. Ici, la langue se rigidifie ; elle prend les contours d’un rapport, d’un procès-verbal où la subjectivité s’efface derrière l’autorité de l’État. Comme la lecture de la sentence avant l’exécution du coup mortel.
La référence christique faite ici, ne relève nullement du hasard. Placer Jésus-Christ en ouverture relève d’une stratégie symbolique majeure. Elle permet de disqualifier d’emblée tout martyr politique. Elle installe l’intervention sur un plan quasi religieux, sacralisant l’autorité étatique et désacralisant la contestation. Symboliquement, il s’agit d’un cadrage narratif ; la mort d’Ekane ne doit pas être lue selon les codes du sacrifice héroïque. Lorsqu’il réitère, le « mauvais côté » devient une métaphore de l’erreur existentielle. L’homme n’est pas seulement fautif ponctuellement, il est placé du côté du désordre, presque du chaos politique. Le passage sur les stupéfiants fonctionne comme un nœud dramatique. Le ministre construit une sorte de tragédie morale où un homme obstiné dans l’erreur, malgré les avertissements, finit par être rattrapé par ses actes. La narration produit un effet littéraire proche de la fable punitive.
C’est une intervention hautement politique, à la portée idéologique et rhétorique évidente, puisqu’elle vise à dissoudre toute suspicion envers les forces de l’ordre, à criminaliser le défunt, à préserver l’image de l’État en recentrant la responsabilité sur l’individu. En réduisant la vie politique à bon côté, mauvais côté, il fabrique une vision manichéenne, incompatible avec le pluralisme démocratique. Alors que la mort d’un interpellé pourrait susciter des questions sur la responsabilité institutionnelle, Paul Atanga Nji opère une inversion accusatoire ; ce n’est pas l’institution qui doit être interrogée, c’est le défunt qui est fautif, malgré sa maladie. Le « Que son âme repose en paix » final est une formule rituelle, presque performative, qui sert davantage à clore qu’à consoler. C’est un marqueur identitaire, plutôt qu’une empathie réelle. C’est la phrase la plus cynique, car utilisé comme un couvercle nécessaire, un dernier geste de convenance chrétienne. Ce n’est pas l’élan d’une compassion, mais le sceau d’un discours qui prend soin de refermer sa propre construction morale. Ainsi, l’ensemble du propos ministériel s’érige comme une architecture binaire : le juste et l’errant, le héros divin et l’homme faillible, la responsabilité et l’échappatoire, l’ordre et sa perturbation. La langue y fonctionne comme un instrument d’alignement puisqu’elle redresse, elle corrige, elle tranche, puis elle récupère son coupable et l’assomme. À la croisée de la politique et du jugement, elle produit non seulement un récit, mais une justification qu’on veut désormais officielle afin d’orienter le regard public vers une unique interprétation possible.
Voilà comment le bras séculier du gouvernement s’est présenté pour justifier la mort d’Anicet Ekané, en transformant un événement tragique en leçon morale et politique. À travers une rhétorique soigneusement calibrée, l’État banalise ainsi la vie d’un homme qui, par son engagement et ses prises de parole, avait tenté d’exhorter la société à repenser sa manière de vivre et d’agir. Mais sa voix, refusée et incomprise, n’a rencontré que la répression. Dans ce geste de soumission ultime, Ekane s’est laissé mourir symboliquement entre les mains des institutions qu’il avait lui-même inspirées et auxquelles il avait prêté son idéal. La puissance narrative de cette intervention ministérielle consistait non seulement à juger le défunt, mais aussi à discréditer son action et à piétiner symboliquement son corps, transformant une contestation citoyenne en caution d’un récit officiel ubuesque.
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