Mag-Afriksurseine-Mars-2024

LYDOL SUR SCENE : LE CODE MYSTIQUE DE SON CONCERT ET DE SON TEXTE DU 9 JUILLET

 

Parler ou se taire ? Monter sur scène ou faire profil bas ?

Depuis la tragédie ayant coûté la vie au jeune Mathis et l’arrestation du père de Lydol, figure paternelle directement impliquée, chaque geste de l’artiste est scruté, jugé, parfois malmené. Sa récente apparition sur les scènes internationales, accompagnée d’un message célébrant ses 15 ans de carrière, a ravivé les tensions. Le 9 juillet 2025, sur sa page Facebook, Lydol publie un message anniversaire : « 15 ans qu’on parcourt le monde en essayant de soigner les Maux avec nos Mots. » L’intention est claire : marquer le parcours d’une artiste engagée. Mais, dans un Cameroun encore en deuil de Mathis, le message a résonné comme une fausse note, un écho dissonant au sein d’un peuple blessé. Certains y voient de l’arrogance, d’autres un refus de compassion, voire une stratégie de communication tournée vers la scène mondiale, comme si l’international pouvait faire oublier l’intime.

 

Le texte qu’elle a publié révèle une profondeur littéraire et mystique sur les  chiffres  que je m’efforce d’explorer.

D’abord sur le plan littéraire

La répétition de l’expression « 15 ans » joue un rôle central. Cette anaphore marque l’écoulement du temps tout en soulignant la constance de l’engagement. Le cadre temporel (9 juillet 2010 – 9 juillet 2025) donne une racine concrète au récit, une commémoration qui s’ouvre sur une rétrospective. Ce rythme incantatoire crée un souffle slamé, presque liturgique, célébrant non seulement une carrière, mais une philosophie de vie dont elle se veut porteuse. Lydol emploie une écriture jouant sur le double sens, le symbolisme, et la métaphore filée du mot comme soin : « Soigner les Maux avec nos Mots », un jeu de mots phonétique qui constitue une signature stylistique du slam. Le verbe soigner introduit la métaphore de l’artiste comme guérisseuse du monde par la parole. Lorsqu’elle écrit « graines de sens », elle utilise une image poétique forte : la parole comme semence féconde, qui fait naître du sens là où il n’y avait plus rien. Cela traduit une vision quasi spirituelle du rôle de l’artiste.

 

Puis viennent les « moments de doutes… d’amour… de partages » : un lexique émotionnel très riche, qui couvre un large spectre affectif. Il y a là une alternance entre ombres et lumières, reflet des contradictions du chemin artistique. Le champ lexical dominant ici est celui de l’émotion, de l’engagement, de la transmission et de la relation humaine. Elle emploie des mots simples, accessibles à tous. Dans l’énumération : « de concerts, d’ateliers, d’écriture, d’albums, de festivals… » elle donne à voir un souffle d’expérience qui déborde les mots. Lydol parle à la première personne du pluriel : un « nous » qui englobe son équipe, sa communauté artistique et son public. C’est à eux qu’elle adresse un merci infini, une phrase qui agit comme un remerciement collectif, mais très personnalisé. Au fond, chez Lydol, pas de résignation.

Elle reste fidèle à son engagement initial. La dernière phrase, « 15 ans plus tard, on y croit toujours… et encore »,  affirme la continuité, la persévérance, malgré les obstacles. Le « et encore » ajoute une touche d’espoir renouvelé, au-delà de la commémoration. Ce texte, bien que centré sur un anniversaire artistique, prend une dimension plus mystique lorsqu’on le lit à la lumière d’un deuil collectif : la mort de Mathis. Ce qui peut heurter certaines sensibilités, c’est : l’absence de toute référence explicite au deuil ou au contexte tragique en cours ; le contraste entre le ton de célébration et la douleur encore vive chez certains membres du public. Ce silence peut être perçu comme une volonté de sublimer la douleur par l’art, ou, pour d’autres, comme un manque de tact.

L’ambiguïté de cette absence donne au texte l’allure d’une sortie de nuit noire, où l’artiste viendrait célébrer la victoire d’un sacrifice, tel un dimanche de Pâques. Le pari de réussir à tout prix : un retour qui dérange. Le passé familial de Lydol n’est plus un secret. Et depuis que son père, figure de pouvoir, est accusé d’avoir joué un rôle dans la disparition de Mathis, beaucoup n’arrivent plus à séparer l’artiste de la fille du présumé criminel. Des voix s’élèvent pour dire qu’elle aurait dû se retirer un temps, laisser le deuil s’installer, respecter la douleur. D’autres, plus radicales, vont jusqu’à l’accuser de complicité symbolique, ou de chercher la célébrité sur les cendres d’un drame. Mais alors… qu’attend-on vraiment d’elle ? De porter la faute de son père ? De s’effacer totalement ? De se désolidariser publiquement ? Ces attentes illustrent un dilemme cruel : peut-on continuer à vivre, à créer, quand un être proche devient source de honte et d’horreur publique ?

 

Maintenant, sur le plan mystique 

La date de publication de son texte n’est pas choisie au hasard : c’est tout un rituel. Quinze ans, comme les 15 flammes qu’on tient dans les chambres de mystères, ouvertes sur la nuit. Le temps choisi pour la publication – le 9 juillet – n’est pas anodin. Dans son texte, elle utilise le chiffre 9 à deux reprises, et un autre 9 se retrouve symboliquement renversé dans le 15, puisque 1 + 5 donne 6, chiffre miroir d’un 9 debout. Dans les traditions mystiques, tous ces chiffres renvoient à la régénération, et convoquent les anciens artistes, morts dans le cercle, dont les âmes sont errantes. Les ancêtres invisibles. Et le public devient alors témoin et messager. Avant que la parole ne vienne, un moment de silence total est observé. Comme dans toute prière ou invocation, il y a toujours un temps de vide sacré. Puis 15 battements de tambour résonnent, chacun correspondant à une année de voyage. À chaque battement, une bougie noire s’allume, puis s’éteint aussitôt : pour les doutes, les deuils, les blessures. Au centre, une slameuse entre, pieds nus, les bras tendus vers le ciel. Elle porte un habit traditionnel fait de pages manuscrites, cousues à la main, chacune représentant un mot qui a guéri. Les chants de ce jour deviennent des chants sacrés, remplaçant les mots des mystères et des pouvoirs qu’elle ne peut nommer en public. « Que mes mots soignent ce que le monde n’ose nommer. » Alors, une pluie légère d’encre est vaporisée dans l’air.

Ceux qui la reçoivent sur le visage sont dits « touchés »,  symboliquement éveillés. Au moment même où elle donne son concert, des maîtres, quelque part, allument 15 bougies blanches, une pour chaque année d’engagement. À chaque flamme, un fragment de texte est récité par un membre du public, en écho au cœur battant de la communauté. À la quinzième flamme, un enfant s’avance et souffle sur les bougies,  symbole de la transmission, du recommencement éternel. C’est pourquoi elle dit : « encore, et encore », à la fin. Dans cette même foule, son équipe, installée discrètement parmi les spectateurs de l’ombre, récite des vers anciens, hérités des premiers slameurs, comme une incantation, pour que les spectateurs ferment les yeux sur ce qui s’est passé… et oublient le drame. La scène devient alors un sanctuaire : les mots résonnent, réparent, recréent. À la fin, chacun reçoit un « grain de sens »,  une graine réelle, enveloppée dans un mot de pouvoir. Mathis devient « une graine » « un sacrifié »  Sur l’écrin, une expression non-dit : « Plantez-la. » Et alors, le cercle se dissout, sans applaudissements, mais avec l’espoir qu’il se réveillera plus tard, dans la renaissance.

 

Certains disent :

« Elle n’a rien fait pour punir son père », « Elle nous nargue avec ses concerts », « Elle ne respecte pas la douleur ». D’autres la défendent : « Ce n’est pas elle qui a tué », « Elle a aussi droit à sa vie », « Elle est victime d’un lynchage moral injuste. » Entre ces deux extrêmes, beaucoup restent silencieux, observateurs. Un fait est certain : l’aura de Lydol est profondément altérée. Des artistes à son égard ont  pris leurs distances. Le public camerounais, autrefois fervent, est aujourd’hui divisé, prudent, blessé. Son retour sur scène se fait dans un désert affectif, disent certains : des salles peut-être pleines… mais des cœurs absents. Ce qui, autrefois, était sa force – guérir avec les mots – semble aujourd’hui se retourner contre elle. On lui reproche l’absence de parole sur Mathis, une indifférence supposée, voire une stratégie de contournement émotionnel. Peut-elle encore incarner la parole authentique, quand son attitude après ce  drame fait tant de bruit ?

Une artiste sur la corde raide.

Lydol vit un paradoxe cruel : elle est jugée coupable, pour certains, de ne pas avoir souffert publiquement, et en même temps de continuer à exister artistiquement. Mais la responsabilité pénale n’est pas héréditaire. Et pourtant, le regard du public n’a pas besoin de preuves : il juge sur les symboles, les silences, les attitudes. Lydol est aujourd’hui sur une corde raide, soit elle condamne fermement, avec justesse, sans provocation, et elle pourra peut-être regagner une part du cœur de son public avec le temps ; soit elle continue à cheminer dans un isolement progressif, en se coupant d’un Cameroun qui l’a portée… et qui désormais l’attend au tournant, ou au tribunal du temps. Mais une chose est sûre : le sang de Mathis, lui, ne se taira pas. Et toute parole qui l’oublie sera toujours perçue comme une trahison.

Loading

Tendances

A Lire aussi