Par Ulrich Ovono Ondoua
Le rideau s’est baissé, avec la même vitesse qu’il a été levé. Quelques heures ont suffi, pour l’examen des recours contentieux, devant le Conseil Constitutionnel. Seule demeure désormais, l’attente de la proclamation des résultats. Le vainqueur à l’issue du processus électoral est connu, S.E Paul Biya, rempilera pour un nouveau mandat. Mais de mémoire de jeune camerounais, jamais le climat n’aura été aussi anxiogène. Des parents ont peur de déposer leurs enfants à l’école, des travailleurs trainent les pas à aller à leur besogne, les tenanciers de commerce peinent à ouvrir. L’air du temps est morose. Dans une posture de veilleurs, de nombreux camerounais appellent à la paix. J’en fais partie et nous allons poursuivre dans ce sens. La République que nous appelons de nos vœux, ne pouvant s’accommoder de mécanismes de prise de pouvoir en dehors des canaux légaux, il nous semble important de faire reposer la dynamique de paix, sur les institutions régulières et les populations.
Monsieur le Président de la République,
Je ne sais pas quels sont les rapports qui vous parviennent, mais de ce que nous vivons, le sentiment dominant est celui d’une désaffection et d’un mécontentement généralisé.
Vous avez remis la gestion de ce pays à votre Secrétaire Général qui, sans aucune manière, a brisé durablement tous les codes de la haute administration et a abimé la confiance en l’Etat en général et en votre maitrise du bateau Cameroun en particulier. Les hautes Instructions, qui ont toujours existé, n’ont jamais autant fait de mal que durant ce dernier septennat où, dans tous les domaines de la vie, elles se sont insérées et généralement avec une violence inouïe qu’on prenait plaisir à rendre publique, sur les réseaux sociaux, détruisant ainsi, le mythe de la Présidence de la République, éventré à l’autel des querelles internes, égoïstes voire égotistes.
La querelle avec le Ministre d’Etat, Ministre de la justice, Garde des sceaux, qui provoque 5 années d’absence de mobilité des magistrats, le bras de fer avec le patriarche Martin MBARGA NGUELE, DGSN, qui se voit bloquer par le vice-Dieu, les mouvements de la police depuis 2021, créant ainsi des mécontentements au sein de ce corps , celle avec l’Administrateur Directeur Général de la SNH, le clash en « mondovision » avec le ministre René SADI, la passe d’armes ayant abouti à la mise en deuxième section d’un Général de nos forces de défense, l’immixtion ouverte dans la gestion de la FECAFOOT, la transformation de la Présidence de la République en une structure opérationnelle au moyen des Task Force et le clou, la défiance assumée à l’autorité judiciaire à travers la remise de médailles sur la base d’un travail épinglé par la Chambre des Comptes de la Cour Suprême.
Tous ces faits ont créé un haut fonctionnaire désormais qualifié de Vice – Dieu. A cela s’ajoutent, l’arrogance de certains Ministres qui expliquent que le réseau routier camerounais est excellent alors que même les cités capitales sont en délabrement, la brimade d’autres qui n’ont que la menace comme mode de gouvernance, et l’enrichissement incompréhensible de cette élite administrative dont l’opulence jouxte la misère des quartiers. Notre gouvernance n’a plus la satisfaction du peuple en ligne de mire. Dans cet environnement, votre voix rare, donne le sentiment d’une caution, qui produit sur ce peuple qui vous a tant aimé, l’effet d’une trahison, et le mot est faible. Mais malgré cela, ce peuple continue à espérer. Oui il espère parce qu’il fait le choix de vaquer à ses occupations et de se cloitrer chez lui, plutôt que de répondre favorablement aux appels à la manifestation même pacifique dans les rues. Nous appelons à la paix, mais aujourd’hui, cette paix ne va plus sans gages. C’est vous et vous seul qui détenez les clés de cette paix et celle – ci suppose au minimum, un changement d’hommes. Le peuple ne peut pas se plaindre de certains responsables, et ils sont maintenus en fonction. Cela sonne comme un défi voire un mépris. Quelle que soit la proximité ou la loyauté d’un collaborateur, elle ne doit pas supplanter l’intérêt national.
Vos instructions en direction de vos collaborateurs qui veulent privilégier l’affrontement, l’envoi d’un émissaire crédible, porteur d’un message d’apaisement permettraient de décrisper cette ambiance d’avant-guerre. La vie politique est faite de négociations. Les négociations sur les cadavres humains, ont une saveur criminelle. Il vaut mieux les faire en dehors de la morgue. Le souvenir de votre discours à la Tribune des Nations Unies, où en mendiant, vous vous êtes constitué héraut de la paix, nous permet de soumettre à votre haute attention les inquiétudes réelles de cet instant, par une voix que l’on a voulu brider, mais qui depuis lors s’est affranchie de la muselière du carcan de la réserve, pour porter la parole citoyenne, dans un environnement miné par la brimade, l’intimidation et la violence.
Mes chers jeunes frères et congénères,
De ma position, je perçois et vis les nombreuses difficultés qui sont les vôtres. Pourtant Magistrat, je suis depuis quatre années, reconverti en entrepreneur, pour pouvoir survivre, à la suite de la suspension illégale de mon salaire, parce qu’il m’est reproché d’avoir osé écrire pour dénoncer les dysfonctionnements de la justice. Je connais très souvent la faim et toutes les autres difficultés du quotidien. J’ai donc part désormais au calvaire de l’entrepreneur dont les factures ne sont pas payées et qui doit affronter la colère de son bailleur ou la relance de l’établissement scolaire de son enfant. Je les affronte joyeusement, convaincu que le Cameroun ne se limite pas à ceux qui nous gouvernent. Ils ne sont pas le Cameroun. Le Cameroun est plus grand qu’eux, et nous devons veiller à maintenir notre pays en paix. Ce discours n’est pas creux, il n’est non plus lénifiant. C’est un discours réaliste. Celles et ceux qui souhaitent nous embarquer dans une confrontation dont l’issue violente ne fait l’ombre d’aucun doute, souhaitent nous donner le sentiment que cette élection compromet définitivement notre avenir. Je pense qu’ils parlent davantage de leur avenir, au regard de leur âge. Le jeu politique a longtemps méprisé la jeunesse. Nous venons d’administrer lors de cette élection la force de la jeunesse. Ne donnons pas raison à ceux qui pensent que la jeunesse est synonyme d’absence de sagesse. Je pense le contraire. Dans quelques mois, d’importantes échéances électorales vont être organisées.
Les législatives et les municipales. Voici un temps favorable pour identifier dans toutes les régions, dans toutes les communautés, les leaders jeunes qui iront à l’assaut des mairies, de la députation. Nous avons été longtemps absents par peur et par respect des ainés. Nous maintiendrons le respect qui leur est dû, mais nous avons la possibilité désormais de nous affranchir de la peur et d’aller les challenger sur ces positions importantes du contrôle de la gestion de l’Etat et du développement de nos territoires. L’heure est venue où ne leur demanderons plus ce qu’ils ont fait pour nous, mais où nous prendrons nous même la gestion des affaires de nos communes. Cela est à notre portée et rien ne peut l’empêcher. Nous ne pouvons y parvenir que dans la paix et la discipline. Quel est notre intérêt à risquer nos vies pour des gens qui appartiennent désormais au passé et qui se maintiennent en pointillé dans le présent ? Aucun. Ressaisissons nous, mobilisons – nous. L’avenir, y compris l’avenir proche, nous appartient. Œuvrer pour la paix, c’est œuvrer dans le sens de nos intérêts, c’est œuvrer pour la République. Investissons le temps qui dure. Le temps qui passe est fait d’intérêts égoïstes.
A vous chers parents,
Votre responsabilité est énorme en ces temps troubles. Votre autorité sur vos enfants est nécessaire pour le maintien de la paix. Faites en usage en rappelant fermement l’interdiction de se laisser aller à la violence ou à quelque insurrection qui soit. Nous comptons sur vous et nous avons besoin de vous. A toutes et à tous, Le vent qui souffle doit nous rappeler (particulièrement à nos dirigeants), cette belle formule de Julien Gracq : « Le rassurant de l’équilibre c’est que rien ne bouge. Le vrai de l’équilibre, c’est qu’il suffit d’un souffle pour tout faire bouger ». Il est temps d’arborer la tunique de la mesure. Son absence a plongé notre pays dans la situation que nous vivons. Que Dieu bénisse le Cameroun.
Je vous aime.
Ulrich OVONO ONDOUA
Magistrat
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