Mag-Afriksurseine-Mars-2024

LE FOOTBALL CAMEROUNAIS EST CONFISQUE PAR UN MANAGEMENT MEDIOCRE ET UN SILENCE COMPLICE DES ANCIENS

 

Du côté des Lions, la Coupe d’Afrique ne pouvait se refermer sans que ressurgissent, une fois encore, les querelles intestines destinées à calmer – ou à exciter – les esprits. Le site Cfoot, référence en matière d’analyse footballistique, n’a d’ailleurs pas tardé à publier un article consacré aux anciennes gloires du football camerounais, parmi lesquelles figure Alexandre Song dont il critique la posture. Fidèle à une posture désormais familière, l’ancien international s’est illustré par des propos menaçants à l’endroit d’Ikoul, allant jusqu’à promettre de « le gommer » le jour d’une éventuelle rencontre. Or Ikoul s’inscrit dans une démarche de critique sociale et médiatique assumée, et toute personnalité publique se doit d’accepter la contradiction – à l’image d’Alexandre Song lui-même, qui n’avait pas hésité, par le passé, à critiquer Samuel Eto’o Fils, avec qui il entretint de longues années de brouille. Peu enclin à l’intimidation, Ikoul a répondu par un long texte dans lequel il rappelle les fondements et les exigences de la critique journalistique, avant d’inviter l’ancien Lion à passer son chemin. C’est à partir de ces échanges et de ces prises de position que nous avons construit la présente chronique, dont la source et l’essence s’enracinent dans le travail et la réflexion proposés par Cfoot.

 

Depuis bientôt cinq ans, notre football donne l’impression d’être en sursis. Non pas par manque de talent, ni par absence de passion populaire, mais parce qu’il est progressivement phagocyté par des anciens footballeurs peu ou pas préparés à la gestion moderne du sport, à qui l’État a confié les clés sans cadre clair, sans exigences de résultats et sans contre-pouvoirs effectifs. Le résultat est visible .;  une sélection nationale qui donne l’illusion de jouer, pendant que l’on applaudit mécaniquement, sans progrès réel. Le mal commence par un raisonnement biaisé, devenu presque intouchable : celui qui consiste à croire qu’avoir été footballeur professionnel confère automatiquement compétence, légitimité absolue et droit de disqualifier toute critique. Or, le football moderne n’est plus seulement un jeu. C’est un fait social, économique, institutionnel et tactique, qui appelle des analyses plurielles. Journalistes, techniciens, universitaires, analystes et supporters avertis ont toute leur place dans le débat, même s’ils n’ont jamais foulé une pelouse professionnelle. Transformer toute critique en attaque personnelle ou en « imbécillité » révèle surtout une incapacité à répondre sur le fond. Quand l’argumentation disparaît, l’invective prend le relais.

Des anciennes gloires devenues communicants

Ce qui dérange réellement aujourd’hui, ce n’est pas la critique extérieure, mais le silence complice de ceux qui devraient parler. Beaucoup d’anciens joueurs, qui auraient pu être les meilleurs conseillers de l’État et de la fédération, ont choisi une autre voie : celle de l’alignement, des missions floues, des avantages matériels et de la visibilité médiatique. Le football a cédé la place à une véritable politique de ventre. Au lieu d’apporter un regard critique, ils embellissent les plateaux radio et télévision, félicitent sans discernement, vendent des maillots symboliques à la fédération et défendent l’indéfendable. Ailleurs, d’anciens internationaux démontent le jeu quand il n’y a pas de jeu. Ici, on applaudit même quand il n’y a rien à applaudir.

Une équipe nationale sans identité de jeu

Sur le terrain, la réalité est pourtant cruelle. Notre équipe nationale ne propose pas de projet de jeu lisible. Pas de circuits de passes, peu de combinaisons, aucune maîtrise collective. Le plan se résume trop souvent à des dégagements du gardien en espérant un exploit individuel. Même aligner quinze passes consécutives devient un exploit, tant les joueurs semblent jouer avec la peur au ventre. Attribuer systématiquement les contre-performances à l’arbitrage est une fuite en avant. Toutes les équipes subissent des décisions discutables. La différence, c’est que les grandes équipes s’adaptent. Le contexte réel d’un match inclut les choix tactiques, la gestion des temps faibles, l’efficacité offensive et la capacité à corriger en cours de jeu. Sur ces aspects, les limites sont objectives.

 

Jeunesse, oui. Aveuglement, non.

La jeunesse de l’effectif explique certaines maladresses, mais elle ne peut pas servir de prétexte pour neutraliser toute analyse critique. Au contraire, c’est précisément parce que ces joueurs sont en apprentissage qu’il faut nommer ce qui ne fonctionne pas. Dire que tout a été « incroyable » quand le contenu est pauvre, c’est avancer les yeux bandés. Arriver en quart de finale relevait déjà du miracle. Applaudir ce parcours comme une réussite structurelle est une erreur stratégique. Le plus cruel, c’est que ceux qui pourraient contribuer à sauver ce football ont choisi la mangeoire plutôt que la lucidité. Confisquer le débat, c’est tuer le football. Être un ancien joueur est trop souvent utilisé comme une arme pour faire taire le débat. Pourtant, le football n’appartient ni aux ex-professionnels ni aux dirigeants en place. Il appartient au public, aux supporters et à tous ceux qui s’y intéressent avec sérieux et honnêteté. Affirmer que le problème d’un contradicteur  » n’a rien à voir avec le football  » sans preuve relève de l’attaque personnelle. C’est le refuge classique de ceux qui ne veulent pas parler de gestion, de résultats, de gouvernance ou de choix techniques. Le football moderne se discute, s’analyse et se critique. Ceux qui cherchent à réduire ces voix au silence ne protègent pas le football : ils le confisquent.

Une responsabilité historique des anciens

Paradoxalement, ce sont justement les anciens Lions, les vrais, qui pourraient réconcilier les camps, apaiser les tensions et contribuer à une refondation. Mais encore faut-il accepter de dire la vérité, même quand elle dérange. On ne construit rien sur l’hypocrisie, encore moins une équipe nationale. Notre football ne manque ni de talents ni de passion. Il manque de courage, de compétence structurelle et d’honnêteté intellectuelle. Tant que ces maux ne seront pas affrontés, nous continuerons à faire semblant de jouer… et à applaudir indéfiniment.

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