Partout à travers l’Afrique, et plus encore au Cameroun, Samuel Eto’o Fils semble recueillir, à la manière des anciens rois, les signes d’un pouvoir symbolique que lui remettent les chefferies et les gardiens des traditions. Des bénédictions dites dans les cours royales aux onctions données dans les villages reculés, son nom résonne désormais comme celui d’un héritier spirituel, un fils de la terre que les peuples reconnaissent avant même qu’il ne réclame quoi que ce soit. Ce pouvoir traditionnel, transmis de main en main, de trône en trône, prend la forme d’une consécration collective, d’un appel presque divin que nul ne peut ignorer. Ainsi se tisse, sous le regard des ancêtres, l’étonnante trajectoire d’un homme que les peuples élèvent peu à peu au rang des élus. On a donné le pouvoir par largesse, par tradition, comme on confie un objet sacré que l’on sait fragile et précieux. Aujourd’hui, certains oublient qu’ils sont les artisans mêmes de ce don- ils iront ensuite faire la guerre à celui qu’ils ont élevé, comme on assaille un roi pour qui l’on a d’abord porté la couronne. Cette mémoire déficiente, ce reniement, voilà l’un des maux de notre temps : on accorde, on couronne, puis l’on s’étonne de la couronne devenue lourde. On l’a remise petit à petit entre les mains de l’envoyé de Dieu, jusque dans les moindres chefferies du Cameroun ; et lorsque la colère gronde, on feint d’ignorer que tout vient de nous.

Le nom d’Eto’o Fils voyage de région en région, et s’inscrit sur la peau des peuples comme des signes. Le nom Ngui en est un, qui ne prend que parce qu’il a été nourri partout on le porte, on le bénit, on le chante, on le sublime. c’est une onction qui a traversé les générations, une présence consacrée par des patriarches et des chefferies. Dans ce théâtre national, mon frère, il n’y a que toi et le Nnom Ngui qui portez cette onction et toi, tu l’as même au-delà de nos frontières, en Afrique et dans le monde. Qui oserait contester ce tissage d’acceptation populaire et spirituelle sans se renier lui-même ? Le pouvoir, disent les anciens, est un appel avant la naissance. « Avant que je ne t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je t’ai connu… » : ces paroles résonnent comme une justification sacrée, mais aussi comme un rappel d’humilité. Donner, c’est reconnaître une destinée ; reprendre, c’est renier la main qui a donné. On a paré Papi de bénédictions dans toutes les régions, on l’a élevé dans la simplicité d’une sandale et d’un pagne attaché et c’est dans cette humilité qu’il a reçu la légitimité populaire. Qui maintenant prétendrait reprendre ce qui a été donné sans regarder le chemin parcouru et le sens des bénédictions déposées sur la tête des hommes ? Il y a dans notre histoire des légendes qui tiennent à la fois de l’homme et du mythe. Paa Paul fut ainsi ce grand champion auquel on conféra un pouvoir particulier il y a quarante-trois ans ; aujourd’hui, l’image reste : celle d’un homme béni par les anciens, promené dans l’affection du peuple.

L’éclat de ce passé éclaire les ambitions présentes certains y voient un modèle, d’autres un avertissement. Quand la radio annoncera peut-être un jour le déplacement d’un Samuel Eto’o devenu président en mission officielle, ce ne sera que la répétition d’une cérémonie de passage ; la reconnaissance publique d’un destin partagé entre gloire sportive et responsabilité civile. Le Cameroun que nous aimons est traversé par des contradictions douloureuses : les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, et la vie quotidienne se résume souvent à survivre. Nous vivons, tout simplement, mais cette simple existence est trop souvent une plainte muette. Malgré tout, l’espérance persiste non comme une promesse abstraite, mais comme une attente tangible d’une destination finale où les bénédictions se réaliseraient pour tous. Après les paroles et les rites, il restera la route à faire, et Dieu veillera, disent ceux qui croient, sur le chemin du peuple. On a donné, encore et encore, les pouvoirs symboliques des chefferies et des patriarches, et ces gestes n’étaient pas vains : ils ont imprimé des loyautés et des obligations. Quand on parle de la troisième République prophétisée, ou des figures nouvelles comme UM Nyobe évoqué en termes de fougue, d’audace et de polyglottisme des langues traditionnelles, on parle d’un renouvellement qui mêle politique et sacré.
Ces images nous persuadent qu’un élu peut incarner à la fois la force et la tradition, l’autorité et la proximité. Le peuple, dans sa sagesse populaire, sait comment consacrer et comment attendre. On a appris de l’histoire que le vrai pouvoir se reconnait dans la capacité à rassembler, non dans l’aptitude à diviser. Ceux qui, aujourd’hui, distribuent titres et honneurs doivent garder présente à l’esprit la responsabilité qui accompagne la transmission. Car lorsque la bénédiction circule d’un village à l’autre, d’un chef à l’autre elle tisse une fraternité que l’on ne peut briser sans briser soi-même son image. Gardons en mémoire que la politique, les prophéties et les légendes se nourrissent les unes des autres. Les décisions humaines, quand elles se couvrent d’une aura sacrée, deviennent des engagements moraux plus que des calculs. Si l’on veut préserver la cohésion du Cameroun, il faut conjuguer respect des traditions et justice sociale, rappeler que donner engage, et qu’ôter ce que l’on a donné exige plus qu’un simple geste : il exige la conscience du passé et la main sur l’avenir.
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