Mag-Afriksurseine-Mars-2024

BENIN : KEMI SEBA LA PAROLE LIBRE FACE AU GLAIVE DE L’ETAT POUR LE PRIX DE L’EXCES

 

Kémi Seba fait partie des  hommes qui surgissent dans l’histoire comme des échos lointains, car il est porteur d’une mémoire que les menaces  n’ont  jamais réussi à faire taire et si nous sommes attentifs, nous verrons que  dans la continuité des grandes figures africaines qui, hier, défièrent l’ordre colonial au nom de la dignité et de la liberté  on peut désormais inscrire son nom. C’est un homme  debout, souvent incompris de leur vivant, mais animés par une foi brûlante en l’avenir du continent. À l’image de ceux qui, comme Lumumba ou Sankara, osèrent penser l’Afrique hors des chaînes visibles et invisibles, il s’inscrit dans cette lignée tragique et passionnée où la parole devient acte, où le combat idéologique se confond avec le destin personnel. Dans cette Afrique blessée mais toujours féconde, son nom circule comme une promesse pour les uns, comme une menace pour les autres, rappelant que toute quête de libération commence par une voix qui refuse le silence. Kemi Seba, ce béninois est très connu, puisqu’il marche parfois dans une  trajectoire sombre où l’idéalisme se heurte brutalement au droit. Le mandat d’arrêt international émis par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme du Bénin marque une étape décisive dans ce bras de fer entre un État et l’un de ses fils les plus bruyants, devenu au fil des ans une figure controversée du panafricanisme contemporain. Après l’envolée verbale, après la colère et l’émotion, la machine judiciaire s’est mise en branle, froide, implacable, indifférente aux symboles.

 

Kemi Seba n’est pas un homme ordinaire dans l’imaginaire africain. Pour beaucoup, il représente cette voix qui refuse de se taire, celle qui rappelle sans relâche les blessures ouvertes de l’histoire, comme  la traite négrière, la colonisation, les assassinats politiques, les coups d’État téléguidés, le néocolonialisme rampant et la falsification persistante de la mémoire noire. Sur ces ruines, il a bâti un discours de résistance, parfois incandescent, souvent excessif, mais toujours porté par une conviction profonde ; l’Afrique ne sera libre que lorsqu’elle cessera de courber l’échine. C’est précisément là que réside toute l’ambiguïté du personnage. Héros pour les uns, agitateur dangereux pour les autres, il avance sur une ligne de crête où la radicalité peut, à tout moment, basculer dans l’imprudence. En soutenant ouvertement une tentative de coup d’État, même par la parole, il a franchi une frontière que les institutions ne pardonnent pas. L’histoire montre pourtant que ceux qui applaudissent aujourd’hui les coups d’État dits constitutionnels ne devraient pas s’étonner que d’autres acclament, demain, les coups d’État militaires. La cohérence démocratique en Afrique souffre de ces doubles standards permanents. Il serait cependant trop simple de réduire Kemi Seba à ses outrances. Il rappelle, à bien des égards, ces résistants africains qui ont affronté l’ordre colonial au prix de leur liberté, parfois de leur vie. À chaque époque de domination, certains ont choisi la soumission ; d’autres, la rupture. L’histoire n’a jamais avancé sans fracas. Mais l’histoire nous enseigne aussi que la colère, lorsqu’elle n’est pas maîtrisée, peut desservir la cause qu’elle prétend défendre. Le débat soulevé par cette affaire dépasse largement la personne de Kemi Seba.

 

Il interroge la légitimité d’un mandat d’arrêt international contre un homme déchu de sa nationalité béninoise, désormais conseiller spécial au Niger, dans un contexte diplomatique tendu. Il met en lumière les limites d’une justice perçue comme sélective et la difficulté pour les États africains de convaincre leurs peuples de leur impartialité. Beaucoup estiment d’ailleurs que ces mandats resteront lettre morte, tant la marge de manœuvre de l’intéressé est déjà étroite et sa liberté de circulation sévèrement compromise. Mais au fond, l’Afrique ne peut éternellement se réfugier derrière la figure de l’ennemi extérieur. Plus de soixante ans après les indépendances, continuer à tout imputer aux anciens colons revient à fuir une responsabilité essentielle. Le problème de l’Afrique, ce sont aussi les Africains ; leurs élites déconnectées, leurs dirigeants au service d’intérêts privés, leurs renoncements collectifs. Pendant que d’autres continents projettent leur avenir jusque dans l’espace, l’Afrique peine encore à libérer tout le potentiel de sa jeunesse et de ses ressources immenses. Kemi Seba reste, malgré tout, le symptôme d’un malaise profond. Il parle là où beaucoup se taisent. Il dérange parce qu’il met des mots sur une colère populaire bien réelle. Mais un combat juste ne suffit pas à lui seul : encore faut-il la justesse des moyens. L’excès finit souvent par nourrir ceux qu’il combat. Comme le dit l’adage, on peut tromper une partie du peuple tout le temps, tout le peuple une partie du temps, mais jamais tout le peuple tout le temps. L’Afrique n’a pas besoin de faux prophètes ni de sauveurs autoproclamés, mais elle a besoin d’hommes et de femmes debout, lucides, responsables, capables de conjuguer résistance et discernement. Refuser d’être spectateurs de notre propre destin est une nécessité historique. Le réveil africain viendra, non pas de la seule colère, mais de la dignité, de la justice réelle et du courage de gouverner enfin pour les peuples, et non pour des maîtres visibles ou invisibles.

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