Mag-Afriksurseine-Mars-2024

ORGANISER LA CAN TOUS LES QUATRE ANS : CE QUE J’EN PENSE

 

La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) est  depuis des décennies, un rituel continental, je dirai même  une parenthèse où l’Afrique se regarde, se célèbre et se raconte à elle-même. Dans un monde où les économies africaines restent marginalisées et où les décisions politiques peinent à produire une unité réelle, le football est devenu l’un des rares espaces où le rêve panafricaniste trouve encore une incarnation concrète. C’est pourquoi le débat sur la périodicité de la CAN – deux ans ou quatre ans – ne saurait être réduit à une querelle de calendrier. Il touche à l’identité, à la souveraineté sportive et à la place de l’Afrique dans l’ordre footballistique mondial.

 

Si je commence par commenter la décision, je la trouve  pratique… mais mal expliquée. Car, sur  le plan strictement pragmatique, l’idée d’une CAN organisée tous les quatre ans n’est pas dénuée de sens. Elle permettrait d’établir une alternance plus lisible entre les grandes compétitions internationales, comme une autre grande compétition dans les intervalles conséquentes. Imaginons que la prochaine Coupe d’Afrique des Nations se joue en 2028. Deux ans plus tard, en 2030, aura lieu la Coupe du monde. Cela permettrait à l’Afrique d’être à nouveau sous les projecteurs, puis, deux ans après, c’est-à-dire en 2032, une autre grande compétition reprendrait aussitôt pour les deux années suivantes. Ce schéma offrirait un meilleur équilibre pour les joueurs africains évoluant en Europe, dont les clubs – souvent très coûteux en investissements – réclament une disponibilité constante. Il faciliterait aussi une préparation plus longue et plus rigoureuse des infrastructures et des sélections nationales par les gouvernements. En ce sens, la réflexion portée par la Confédération africaine de football (CAF) peut être comprise. Mais comprise ne veut pas dire acceptée sans débat. Le véritable problème n’est peut-être pas la décision elle-même, mais la manière dont elle a été pensée et communiquée : sans concertation visible, sans pédagogie, sans explication collective auprès des 54 fédérations membres et, surtout, sans dialogue avec les peuples africains, véritables propriétaires symboliques de la CAN.

 

La CAN, un bien commun africain

Toucher au rythme de la CAN, c’est toucher à l’un des derniers symboles fédérateurs du continent. Tous les deux ans, la compétition oblige certains États à investir ; routes, hôpitaux, hôtels, stades aux normes FIFA, emplois temporaires, mobilisation populaire. Dans des pays en voie de développement, la CAN agit comme un accélérateur de modernisation. Elle met les populations en mouvement et force les gouvernements à agir. C’est un levier que peu de politiques publiques ont su égaler. À ce titre, nombreux sont ceux qui estiment que maintenir la CAN tous les deux ans, voire l’organiser chaque année, renforcerait la compétitivité des sélections africaines et consoliderait l’écosystème local du football, plutôt que de le soumettre davantage aux intérêts extérieurs. Le silence africain, est  un mal récurrent. L’un des enseignements les plus troublants de ce débat est le silence relatif des peuples et des dirigeants africains. Lorsque des dirigeants européens ont tenté d’imposer la Super League, des responsables politiques se sont opposés publiquement, et les supporters – notamment en Angleterre-, ont forcé les clubs à reculer. Pourquoi l’Afrique n’adopterait-elle pas la même posture lorsque son patrimoine sportif est en jeu ? Si un tollé général avait émergé – fédérations, supporters, gouvernements, ni la CAF ni la Fédération internationale de football association (FIFA) n’auraient pu avancer sans réviser leur position.

Une CAF en zone de turbulences

Aujourd’hui, la CAF traverse une période de fragilité interne. Le projet de CAN quadriennale a révélé une fracture profonde entre plusieurs fédérations, qui dénoncent une décision jugée précipitée et imposée. Même sans départs officiels ou scènes spectaculaires, le malaise est réel. Sous la présidence de Patrice Motsepe, la CAF est attendue sur un point essentiel ; le respect de la concertation. Une réforme d’une telle ampleur ne peut être portée par un cercle restreint, aussi influent soit-il. L’Afrique du Sud, l’Amérique du Sud, l’Europe ; ailleurs, les confédérations savent défendre leurs spécificités. Pourquoi l’Afrique devrait-elle toujours s’aligner ? Deux visions, une responsabilité commune. Il serait intellectuellement malhonnête d’ignorer les contraintes modernes du football globalisé. Mais il serait tout aussi dangereux d’abandonner ce qui fait la singularité africaine au nom d’une normalisation dictée de l’extérieur. La vérité se situe sans doute entre la raison logistique et l’émotion populaire. Entre la nécessité de protéger les joueurs et celle de préserver un moteur de développement. Entre l’exigence de professionnalisation et la sauvegarde d’une fête continentale. Faudra-t-il parler d’une seule voix ? La CAN est aujourd’hui, après la Coupe du monde et les Jeux olympiques, l’une des compétitions les plus suivies au monde. Ce n’est pas un détail. C’est une force. Il est impératif que les 54 associations africaines parlent d’une même voix, non pour défendre des intérêts individuels, mais pour affirmer une vision collective du football africain. Il est temps que l’Afrique s’exprime avec clarté, fermeté et dignité – auprès de la FIFA, de l’UEFA et du monde. Aller de l’avant, ce n’est pas renoncer à ce que nous sommes. C’est décider, ensemble, du rythme qui convient à notre histoire, à nos réalités et à notre avenir. La CAN est non seulement  un grand  tournoi panafricain, mais aussi  une promesse. Et une promesse africaine mérite d’être honorée.

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