Mag-Afriksurseine-Mars-2024

LES DEUX MARCHEURS GABONAIS ONT ETE REFOULES UNE SECONDE FOIS AVANT DE POUVOIR POSER LES PIEDS SUR LE SOL BURKINABE

Il aura finalement fallu plus de jours pour franchir les quelques kilomètres séparant le Togo du Burkina que pour parcourir l’Afrique centrale à pied. À croire que le véritable obstacle de leur voyage n’était pas la distance, mais l’absurde logique administrative… un labyrinthe dans lequel même les plus convaincus finissent par douter de leur boussole. » Les torchons brûlent entre les frontières, mais la foi reste intacte pour Manuel et Phanuel, deux jeunes Gabonais qui ont entrepris un voyage inédit : rallier à pied le Burkina Faso depuis le Gabon, pour manifester leur soutien à l’Alliance des États du Sahel (AES). Leur périple, aussi noble que difficile, s’est transformé en véritable mésaventure. Après avoir parcouru plusieurs centaines de kilomètres à pied, ils atteignent la frontière burkinabè. Mais ils sont refoulés une première fois, faute de visa. Contraints de retourner à Lomé, au Togo, ils ne baissent pas les bras. Grâce à l’intervention de contacts burkinabè et à des démarches persistantes, ils finissent par obtenir un visa en bonne et due forme.
Forts de ce précieux document, ils reprennent la route avec espoir, persuadés que cette fois serait la bonne. Mais à leur arrivée à la frontière burkinabè, une nouvelle surprise les attend : ils sont à nouveau reconduits à la frontière. Motif invoqué par le commissaire : l’absence de notification officielle de leur arrivée, malgré le visa. Cette fois-ci, leur rapatriement se fait avec davantage de courtoisie : j’ai été appelé en urgence et j’ai vécu leur expulsion en direct, à bord d’un pick-up lancé à vive allure, les ramenant au point d’entrée. Face à cette deuxième expulsion, je leur ai partagé mes craintes. Je leur ai conseillé de rentrer, de renoncer. Mais Manuel et Phanuel ont refusé. Ils ont estimé que partir sans atteindre Ouagadougou n’aurait aucun sens. Leur objectif n’était pas simplement d’arriver : c’était de rencontrer le peuple burkinabè, de partager, d’être présents dans cette ville symbolique, au bout de leur marche. Heureusement, leur persévérance a trouvé un écho. Le ministre burkinabè de l’Intérieur est intervenu personnellement. Et ce matin, Manuel et Phanuel sont enfin entrés sur le territoire burkinabè. Ils ont été accueillis dans la première ville avec chaleur et ovation.
Une fois de plus, ces deux jeunes hommes ont montré une résilience exceptionnelle. Je dirais que, pour avoir vécu longtemps au Gabon à la fin des années 1990, j’y ai rencontré des Gabonais brillants et éclatants dans de nombreux domaines. Mais jamais encore je n’avais croisé des hommes aussi résilients que ces deux-là. Ils cultivent une patience extraordinaire, une patience paysanne : celle qui sème sa graine, attend sa récolte, et accepte humblement la qualité ou la quantité du fruit venu. J’ai eu avec eux des échanges parfois vifs, les incitant à renoncer après ce second revers. Mais ces hommes ont refusé de se plier. Selon eux, tant qu’ils n’avaient pas atteint Ouagadougou et salué sa population qui les attendait pour célébrer ce parcours, il n’était pas question de faire demi-tour.
Et moi, qui ai vécu ce périple jour après jour, heure après heure, je peux dire que cette obstination relève d’une foi rare, celle qui force le respect. Je vis   au jour le jour cette aventure avec eux. J’ai échangé, parfois vivement, pour leur faire entendre raison. Mais leur détermination est admirable. Leur patience est de celle qu’on rencontre chez les paysans : une patience qui sème, qui attend, et qui accepte aussi bien l’abondance que la pénurie. J’ai connu de brillants Gabonais dans les années 1990, mais rarement des hommes aussi endurants que Manuel et Phanuel. Ils sont la preuve vivante que l’Afrique profonde, celle qui croit encore à la fraternité, à l’honneur et au courage, est toujours debout. Je leur tire mon chapeau, car à travers eux, c’est la grandeur d’âme de tout un continent qui s’exprime.

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