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Dans un monde en quête de repères, la voix de Thierry Essengue résonne avec une rare justesse. Historien rigoureux et écrivain habité, il interroge avec finesse les lignes de fracture et d’héritage qui traversent nos mémoires collectives. Cet auteur prolifique représente à lui seul une pluralité d’identités, qu’il embrasse sans concession pour mieux les comprendre et les raconter. À la croisée de l’intime et du politique, son œuvre puise dans les profondeurs de l’histoire pour faire émerger des vérités parfois oubliées, souvent tues.

L’équipe d’Afriksurseine est honorée d’ouvrir cet espace de dialogue avec un penseur dont le regard éclaire autant qu’il interroge. De ses origines à son parcours intellectuel, de son rapport à l’écriture à son attachement au Cameroun, en passant par son engagement en faveur de la mémoire, cette conversation vise à mieux cerner l’homme derrière les textes. Nous espérons qu’à travers ses réponses, émergera un portrait sincère, lucide, et résolument tourné vers l’avenir,  celui d’une jeunesse en quête de sens, d’histoire, et de mots qui rassemblent.

 

Bonjour Thierry, pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Qui est Thierry Essengue, dans sa dimension personnelle, humaine et intellectuelle ?

Je suis un homme qui adore l’histoire des grands peuples et surtout ceux de l’Afrique noire qui m’ont bercé depuis ma plus jeune enfance. De fait, les esprits m’ont transmis un message pour me demander en toute humilité, de transmettre cette grande histoire à travers mes récits. J’ai été animé pendant mon enfance au Cameroun, par cette extraordinaire richesse qu’est la valeur humaine héritée de ma famille. Elle est le moteur de mes pensées et de mes actes.

 

Vous êtes métis : en quoi vos origines multiples ont-elles façonné votre regard sur le monde, et notamment sur l’histoire ?

Le métissage au delà d’une couleur de peau qui est plus visible, exprime sa vraie identité dans ce qui n’est pas visible. Le métissage c’est avant tout, une richesse qui vous mène vers la tolérance. C’est également, d’abord les prémices de la tolérance de mes parents. Quand j’étais enfant, c’était normal que mon père soit noir et que ma mère soit blanche. J’avais alors un regard différent sur le monde qui m’entourait. J’ai eu la chance inouïe d’avoir vécu au Cameroun. Cette tranche de vie m’a amené à d’abord rechercher mes racines multiples et ensuite à découvrir un autre visage de l’image renvoyée par les colons et de celle qu’on nous apprend à l’école.

Cette vision était la mienne que je voulais plus pragmatique et réelle. Etre métis en Afrique n’est pas simple, car on veut toujours vous placer dans une case en fonction de ce que l’on veut vous faire comprendre, en commençant par mes parents. Pour résumer je vais vous donner un exemple très parlant. Quand mon père n’était pas d’accord avec moi, il me disait « C’est normal que tu ne comprennes pas, car c’est ton côté blanc qui s’exprime ». Quand c’était ma mère, elle me disait l’inverse « C’est ton côté noir ». Evidemment cette réponse coupait court à la conversation, ce qui les arrangeait plutôt bien. J’avais envie de leur dire « Mais c’est vous mes deux côtés que je pensais meilleurs ». Je ne comprenais pas pourquoi, ils ne voyaient pas en moi, ces deux cases qui les représentaient pourtant. Il en a découlé insidieusement une profonde interrogation sur mon identité, qui m’a logiquement dirigé vers cette recherche de la tolérance de la différence. De fait, j’ai été dirigé vers tous ces peuples différents qui pourtant vivent bien ensemble. C’était aussi certainement une raison pour me trouver une légitimité dans ma différence. J’ai toujours voulu faire comprendre, que la différence est une richesse et non un problème.

 Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’histoire ? Y a-t-il eu un événement, une figure ou une lecture fondatrice dans ce choix ?

Le gout de l’histoire nonobstant ce que j’ai dit précédemment, est un héritage de mon père qui était un grand lecteur passionné d’histoire. A cause ou grâce à lui, j’ai par exemple dès l’âge de 12 ans, commencé à lire les mémoires des grands hommes qui ont marqué l’histoire, tels Ki Zerbo, Cheik Anta Diop, Léopold Sedar Senghor et d’autres encore pour l’Afrique, le général de Gaulle, Napoléon etc. Très rapidement, je me suis inscrit au centre culturel français à Yaoundé qui m’a permis de me documenter facilement. De là est née cette curiosité pour l’histoire.

 

Comment votre parcours s’est-il construit dans le champ de la recherche historique ? Quelles ont été les grandes étapes de votre formation et de votre carrière ?

Je n’ai aucune formation littéraire, je me suis dirigé vers le droit comme mon père. Plus je lisais, plus je développais une grande diversité de lecture. Arrivé en France à la Fac de droit d’Assas, avec quelques amis nous avions créé un groupe de parole, pour évoquer l’histoire à travers nos connaissances en la matière. J’ai commencé aussi à m’intéresser aux philosophes russes et français. A chaque rencontre nous refaisions le monde. Nous nous enrichissions chacun des autres. J’ai commencé aussi à m’intéresser à la poésie et écrire quelques poèmes. Il en a alors résulté, que J’ai voulu ensuite mettre sur papier toute cette richesse mêlant histoire et poésie.

 

Quel rôle joue l’écriture dans votre vie ? Est-elle un prolongement de votre travail d’historien ou une manière d’exprimer autre chose ?

Même si je mêle l’Histoire dans mes histoires, je ne suis pas historien. Cependant ayant hérité de ce devoir de transmission, à travers mes écrits, je veux en toute humilité, faire découvrir la véritable histoire de notre grand continent. L’histoire racontée avec les écrits dès le début du 19 siècle par les colons, est leur vision de l’Afrique. Or, la vraie Afrique s’exprime d’abord à travers ses cultures, ses traditions, ses us et coutumes. C’est ce que je voudrais évoquer dans mes romans. C’est également un exutoire qui me permet de mettre sur papier, mes valeurs, mes sentiments, mes pensées etc.

 

Le Cameroun semble occuper une place centrale dans votre pensée et votre œuvre. Qu’évoque ce pays pour vous, à la fois dans sa réalité et dans son imaginaire ?

Le Cameroun c’est tout simplement mon âme. La résilience est notre quotidien qui enrichie notre valeur humaine. Malheureusement, je constate que nos frères ne s’intéressent pas suffisamment à leur histoire. En même temps, je comprends que quand la première préoccupation est de manger à sa faim, la culture n’a pas une grande place. La grandeur du Cameroun doit venir des camerounais qui doivent alors la pérenniser.

 

Vos écrits mêlent souvent mémoire, identité et engagement. Quelle est, selon vous, la responsabilité de l’écrivain ou de l’historien dans la société d’aujourd’hui ?

L’écrivain doit traduire ce que certains pensent et n’osent pas dire. L’écrivain a aussi ce devoir de transmettre. Nous devons le faire pour les jeunes générations pour conserver cette âme. Notre société évolue énormément, mais nous devons entretenir les fondamentaux. C’est aussi une manière profonde de rendre hommage à nos anciens.

 

Pour conclure, que diriez-vous à une jeunesse métissée ou diasporique qui cherche à retrouver ses racines ou à comprendre l’histoire de ses origines ?

Nous ne devons pas oublier d’où nous venons. Nous devons nous adapter à l’évolution de la société, ce qui nous permet de nous intégrer à toutes les cultures, mais nous devons toujours avoir un regard appuyé sur nos racines.  Pour savoir où nous voulons aller, il faut savoir d’où nous venons.

 

Avez-vous un dernier mot ?

Je vous remercie infiniment de m’avoir accordé ce moment d’échange et de réflexion.  Je suis et resterai toujours fasciné par cette grande histoire qui a imprégné notre terre Africaine. Je suis fier d’entendre mes lecteurs me dire « merci de m’avoir fait voyager en Afrique, à travers vos romans qui m’ont fait apprendre autrement l’Afrique ». Ces mots sont le carburant de ma plume. Merci et à bientôt peut-être à travers mes récits.

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