Mag-Afriksurseine-Mars-2024

CATHY MEBA, ELUE VICE PRESIDENTE DU CONSEIL REGIONAL PAR EFFRACTION ?

 

L’élection de Cathy MEBA, nièce du président de la République, à la présidence du Conseil régional du Sud a ravivé au Cameroun un débat ancien mais jamais véritablement tranché : celui de la filiation politique, de la reproduction des élites et des critères réels de légitimité dans l’accès aux fonctions publiques. Soucieuse de construire sa carrière sans étiquetage, l’intéressée affirme défendre ses idées et ses convictions en dehors de toute assignation familiale, dans un contexte où l’opinion publique demeure profondément marquée par la personnalisation du pouvoir. Pour une large frange des Camerounais, l’accession à des fonctions stratégiques est moins perçue comme un levier de développement que comme une forme de protection politique venant « de très haut « .

Entre dénonciation du népotisme, mise en avant d’un parcours présenté comme démocratiquement validé et usage assumé des réseaux de pouvoir, cette séquence dépasse ainsi la seule trajectoire individuelle de Cathy MEBA, puisqu’elle  met en lumière les ressorts profonds d’un système où la parenté, l’appartenance communautaire et le capital relationnel pèsent souvent davantage que le mérite ou la compétence, interrogeant la solidité des contre-pouvoirs et l’avenir de la méritocratie dans la gouvernance camerounaise. La récipiendaire  a suivi de bonnes études et s’est battue pour en arriver là. Elle mérite donc, par sa seule stature, de travailler pour sa communauté afin de la rendre prospère. C’est dans cette perspective que, dans une chronique d’une longueur inhabituelle, Romuald Dzomo, élite camerounaise de la diaspora, décrypte avec rationalité le parcours brillant de la jeune femme.

 

 

PAR ROMUALD DZOMO

Cathy MEBA, nièce du président de la République du Cameroun, a décidé, contre vents et marées, de se porter candidate à la présidence du Conseil régional du Sud. Son frère, Evrard MEBA, a publiquement mobilisé l’argument de la filiation, expliquant que le président de la République a beaucoup investi dans l’élite du Sud et que, par conséquent, sa sœur serait légitime à être, à son tour, « récompensée » par l’accession à une haute fonction politique.

 

Une élection et ses leviers

Qu’on le veuille ou non, Cathy MEBA est aujourd’hui première vice-présidente du Conseil régional du Sud, issue d’un scrutin formellement démocratique. Il est vraisemblable que, dans ce processus, son appartenance à la famille présidentielle et les réseaux qui en découlent ont constitué des leviers déterminants, comme c’est souvent le cas dans les systèmes politiques à forte personnalisation du pouvoir. Dans un tel contexte, feindre de s’étonner que cette filiation soit utilisée comme ressource politique relève davantage de l’hypocrisie que de la naïveté. Un ami résumait un jour, avec cynisme, la situation camerounaise en trois « clés » pour s’en sortir : la compétence, le tribalisme et la corruption. Selon cette logique, un dossier techniquement bien ficelé ne suffit pas dans l’administration ; il faut activer l’appartenance communautaire et « huiler » la machine par des avantages indus. L’adage camerounais « quelqu’un est quelqu’un derrière quelqu’un » traduit précisément cette dépendance aux parrains et aux liens de clientèle.

 

La question de la filiation et des élites

Dans cette perspective, il n’est pas surprenant qu’Evrard MEBA revendique la filiation présidentielle comme argument. Il interpelle même certains ministres en suggérant qu’eux aussi doivent leur ascension aux largesses du chef de l’État, insinuant que leurs carrières n’auraient pas été possibles sans des soutiens politiques, financiers ou clientélistes. La question implicite est claire : pourquoi ceux qui ont profité du système dénonceraient-ils l’utilisation, par d’autres, de ces mêmes mécanismes ? Le problème ne tient donc pas seulement à une personne mais à un système de reproduction des élites au Cameroun, où les positions stratégiques circulent dans un cercle restreint. L’École nationale d’administration et de magistrature (ENAM), souvent présentée comme la voie royale pour intégrer la haute fonction publique, est régulièrement critiquée comme un instrument de transmission de pouvoir entre l’élite politico-économique et ses enfants. Dans ce cadre, l’ascension de Cathy MEBA apparaît comme une « entrée par effraction » dans un univers où son parcours scolaire ne la destinait pas, en théorie, à accéder.

 

Diplôme, compétence et légitimité

Marlène EMVOUTOU figure médiatique du Sud Cameroun, met en avant l’absence supposée de baccalauréat de Cathy MEBA pour contester sa compétence. Cette critique mérite d’être interrogée. Le diplôme n’est ni une garantie absolue de maîtrise des dossiers, ni une condition suffisante pour une bonne gestion publique. De nombreux responsables politiques dans le monde n’ont pas eu de parcours académiques brillants, sans pour autant être dépourvus d’intelligence pratique ou de sens politique. En France, des figures comme Pierre Bérégovoy, issu d’un milieu modeste et autodidacte, ont atteint les plus hautes fonctions sans cursus universitaire classique, tout en montrant de réelles capacités de gestion et de négociation. À l’inverse, l’exemple de responsables très diplômés mais impliqués dans des affaires de mauvaise gouvernance montre que le certificat scolaire ne prémunit ni contre l’incompétence, ni contre la prédation. Le débat sur Cathy MEBA ne peut donc pas se réduire au seul critère du diplôme ; il doit porter sur ses actes, sa vision, sa capacité à servir l’intérêt général et la manière dont elle exerce le pouvoir.

Prédation, origine sociale et blessures historiques

Une autre idée souvent avancée est que les « anciens pauvres » ou les personnes d’origine très modeste deviennent, une fois au pouvoir, des prédateurs voraces de la fortune publique. Ils chercheraient à compenser symboliquement des décennies de frustrations par des réalisations ostentatoires, signes de leur nouveau statut. Cette lecture, certes caricaturale, met néanmoins en lumière un enjeu profond : celui des blessures de la première génération, marquée par les humiliations sociales, les exclusions et le mépris. La réparation de ces blessures ne peut pas se faire uniquement par l’accaparement de ressources publiques. Elle exige au contraire une transformation des rapports sociaux, une meilleure redistribution des opportunités et un État qui traite dignement ses citoyens, indépendamment de leur origine. Tant que ces blessures restent ouvertes, la tentation de la revanche sociale par la prédation demeurera forte chez certains acteurs.

 

Filiation, comparaison internationale et contre-pouvoirs

CATHY MEBA, de son côté, a été élue dans un cadre démocratique, en mobilisant d’autres registres de légitimité. Elle a pris le risque d’exposer sur la place publique la question de la filiation, ce qui, dans d’autres contextes, aurait pu lui coûter cher politiquement. La comparaison avec la France est éclairante : Nicolas Sarkozy avait tenté, en 2009, de positionner son fils Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, l’établissement chargé de gérer le quartier d’affaires de La Défense. La levée de boucliers a été telle que le projet a échoué, sous la pression d’un contre-pouvoir médiatique, politique et citoyen très structuré. Au Cameroun, la question centrale n’est pas l’existence ou non de tentatives de promotion familiale – elles existent partout –, mais la force des contre-pouvoirs capables de les encadrer, de les recadrer ou de les faire échouer lorsqu’elles menacent l’intérêt général. Là où les institutions sont solides, les médias indépendants vigilants et la société civile organisée, la reproduction dynastique du pouvoir se heurte plus facilement à des limites. Là où ces garde-fous sont faibles, la filiation devient un raccourci efficace pour accéder aux postes-clés.

 

En guise de position

Cathy MEBA n’a pas créé le système dont elle profite, mais elle en est aujourd’hui un symbole visible. Son élection interroge moins sa seule personne que la manière dont le Cameroun conçoit la méritocratie, la représentation politique et la justice sociale. On peut saluer son audace d’« entrer » dans un univers où on ne l’attendait pas, tout en restant lucide sur les mécanismes inégalitaires qui rendent cette ascension possible pour certains et impossible pour d’autres. Le vrai chantier n’est pas seulement de juger Cathy MEBA, mais de repenser un système où la compétence, l’éthique et le service de l’intérêt général pèseraient réellement plus lourd que la filiation, le tribalisme et l’argent. Tant que ces trois dernières dimensions resteront les clés principales d’accès au pouvoir, les débats sur la légitimité des uns et des autres tourneront en rond, au détriment des citoyens qui attendent des résultats concrets.

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