Un aventurier se distingue à mille lieues. On le reconnaît à sa démarche, à l’éclat d’un regard trop vif pour se fondre dans la masse, et surtout à sa langue, trop agile, qui aime conter ses épopées. Pourtant, cette fois-ci, j’ai failli me méprendre. Si je n’avais pris le soin de suivre l’histoire de cet homme jusqu’au bout, je serais passé à côté d’un phénomène rare, d’un battement d’ailes contre le vent du destin. Debout, solide sur ses jambes tannées par la route, il a ce regard noir, profond, comme un ciel avant l’orage, une bouche fraîche qui ne mâche ni le froid ni les illusions, et un teint sculpté par le soleil. Pieds tondus en tailleur, il se pose comme un acteur à l’entrée d’une scène, portant en lui un mystère indéchiffrable. Jules Kom Kom n’est pas seulement un marcheur : il est un poète de l’instant, un historien du vent, un pèlerin des âmes perdues. À chaque pas, il avance vers l’invisible, franchissant les ombres pour s’offrir au jour. Celui qui lira ces lignes marquera une minute de silence en son honneur.
Non pas parce qu’il est tombé, mais parce qu’il est nécessaire de l’élever. Car qui, avant lui, avait osé un tel périple ? Qui, d’une ville à l’autre, avait usé ses semelles pour un chant de paix, foulé des terres ingrates en messager d’un espoir trop souvent oublié ? J’imagine les villages qu’il a traversés, les rivières qu’il a longées, les collines domptées par sa ténacité. Et j’en suis ébranlé. Courageux, opiniâtre, il marche comme nos ancêtres couraient autrefois, à la conquête de terres enfiévrées par les batailles. Mais lui ne combat personne. Il s’élève au-delà des conflits, portant sur ses épaules un amour immense, un message plus grand encore : la paix. Jules Kom Kom est un héros du silence et de la persévérance. Il ne brandit pas d’armes, il n’impose pas sa voix. Il marche. Simplement, intensément, avec une foi inébranlable. Avant que son nom ne résonne à mes oreilles, j’ignorais qu’un homme pouvait s’ériger ainsi en symbole, un pas après l’autre, affrontant l’inconnu avec pour seule boussole la conviction.
Une voiture peut le faucher, une bête peut surgir des entrailles de la nuit, des hommes peuvent le dépouiller. Mais il continue. Il déroule son temps sur l’asphalte et la terre, sillonnant le pays qu’il aime, murmurant à ceux qui l’écoutent que la paix n’est pas une utopie. Où trouvait-il le repos, lorsque la nuit avalait son ombre ? Sous quel arbre, dans quelle brousse incertaine, laissait-il son corps s’abandonner au sommeil ? Il faut le soutenir. Lui prouver que son sillage n’est pas vain. Car Jules Kom Kom ne marche pas au hasard : il trace une route qu’il refuse d’abandonner. Sa détermination consume les doutes. Il ne pêche pas, il éclaire. Il allume des flammèches éternelles pour illuminer le monde d’une lueur paisible. Il raconte avoir rêvé du Cameroun en sang, et depuis, il arpente les routes, portant son message aux âmes sourdes. Sa première marche, en 2015, fut un cri contre Boko Haram. Puis vint la marche du soutien aux forces armées en 2016. En 2017, il lia Douala et Bafoussam, uni par la même ferveur. Il fut reçu par des gouverneurs, des chaînes de télévision, mais sa mission dépassait les honneurs. En 2019, il gravit le mont Cameroun, en quête du mythe et d’une vérité plus haute encore.
Lorsqu’il redescendit, l’arbre de la paix entre ses mains, la ville l’accueillit en héros. Le ministre Narcisse Kombi lui remit une prime, hommage symbolique à son effort. Mais il ne s’arrêta pas là. Il marcha encore, et encore, chaque pas gravant son empreinte dans la mémoire du pays. La marche la plus monumentale de toutes fut celle qu’il entreprit pour célébrer les soixante-dix ans de règne du roi Sokoundjou Jean Rameau. Ce jour-là, il fut proclamé ambassadeur de la paix, rejoignant Roger Milla, Issa Hayatou, Françoise Mbango et bien d’autres figures emblématiques. Il côtoya les chefs traditionnels du littoral et, dans un élan de renaissance, relança une marche de Douala à Yaoundé, renouant avec ses débuts. On ne décrit pas un tel destin, on le contemple. On ne résume pas une marche comme la sienne, on l’accompagne du regard, on la respire comme un poème en mouvement. Jules Kom Kom ne fait pas que traverser des terres, il inscrit son nom dans l’étoffe du mythe. Et les mythes, eux, ne meurent jamais.