Le Cameroun a enfin retrouvé ses Lionnes Indomptables avec le sourire des championnes et le poids symbolique d’un trophée qui manquait depuis si longtemps au football féminin national. Après leur sacre historique à la CAN féminine, les joueuses sont revenues au pays avec cette Coupe d’Afrique qui raconte à elle seule des années de travail, de frustrations, de finales perdues et de rêves constamment repoussés. Mais derrière la joie populaire et le faste de la cérémonie d’accueil à l’aéroport de Yaoundé, certains détails ont rapidement retenu l’attention. Le football camerounais vit depuis plusieurs années au rythme d’un bras de fer institutionnel qui dépasse largement les pelouses. Les rapports entre la FECAFOOT et le ministère des Sports ont été marqués par de nombreux épisodes de tension, notamment autour de la gestion des Lions Indomptables et de la nomination de Marc Brys. Dans ce contexte, chaque geste protocolaire, chaque absence et chaque image prennent forcément une dimension particulière. L’arrivée des Lionnes aurait pourtant dû être un moment de communion nationale. Celles qui ont couru, souffert, résisté et finalement gagné auraient dû être les seules véritables vedettes de la cérémonie. Mais, au-delà du trophée, les regards se sont rapidement tournés vers le protocole et notamment vers l’absence visible, à certains moments clés, du président de la FECAFOOT, Samuel Eto’o.

À l’arrivée, le Premier ministre et la capitaine de l’équipe sont mis en avant. Une photo de famille est prise sur l’éperon de l’avion, puis le ministre se rend dans le hall pour attendre la délégation. Pendant ce temps, la capitaine retourne auprès de ses coéquipières, qui doivent encore descendre de l’appareil. Dans cette séquence, certains observateurs ont également relevé l’attente du personnel de la navigation aérienne et des techniciens, qui espéraient voir Samuel Eto’o descendre de l’avion. Or, alors qu’il se trouvait bien à bord, sa présence n’a pas été visible dans les principales images de cette arrivée. La retransmission en direct de la CRTV s’est par ailleurs interrompue avant que l’ensemble des passagers ne descende de l’appareil. Plus tard, l’hymne national a été chanté en présence des membres du gouvernement présents, toujours sans Samuel Eto’o. Faut-il y voir un simple concours de circonstances protocolaire ou le reflet d’un malaise institutionnel plus profond ? Difficile de l’affirmer avec certitude. Mais dans le contexte actuel du football camerounais, une telle séquence ne pouvait qu’alimenter les commentaires.

Il faut pourtant rappeler que le protocole républicain a naturellement sa place dans un événement de cette dimension. La présence du Premier ministre, des ministres et des représentants de l’État est parfaitement légitime lorsqu’une sélection nationale remporte un trophée continental. Mais la FECAFOOT a également sa place dans cette célébration, puisqu’elle demeure l’institution qui gère le football national. Les deux parties devraient donc pouvoir se retrouver autour de ce qui les dépasse, le maillot vert, rouge et jaune. C’est précisément là que le football devrait servir de trait d’union plutôt que de nouveau terrain d’affrontement. Certains peuvent voir dans cette cérémonie une volonté de mettre en avant la primauté de l’État. D’autres peuvent y percevoir une forme de récupération institutionnelle du succès des Lionnes.

Mais ces lectures doivent rester des interprétations tant qu’elles ne sont pas étayées par des faits précis. Une chose est cependant certaine, le contexte de tensions entre les différents acteurs du football camerounais rend chaque symbole particulièrement sensible. Samuel Eto’o, de son côté, doit également comprendre que sa popularité exceptionnelle ne suffit pas à garantir la sérénité dans l’exercice de ses fonctions. Son immense carrière, son statut d’ancien capitaine des Lions et l’attachement que lui porte une partie importante du public lui donnent une influence considérable. Mais cette popularité doit désormais être accompagnée de diplomatie, de maîtrise de soi et d’une capacité à distinguer le combat sportif des querelles institutionnelles. La même exigence doit être adressée à l’État. L’État ne devrait pas avoir besoin d’effacer la Fédération pour démontrer son autorité. La FECAFOOT, de son côté, ne devrait pas avoir besoin de rivaliser avec l’État pour démontrer son autonomie. Le football camerounais gagnerait beaucoup plus à voir ces deux institutions travailler ensemble qu’à les voir s’affronter autour de chaque nomination, de chaque sélection ou de chaque cérémonie.

Car au bout du compte, les Lionnes n’ont pas remporté cette CAN pour la FECAFOOT, pour le ministère ou pour un responsable particulier. Elles l’ont remportée pour elles-mêmes et pour le Cameroun. Voilà pourquoi il serait dommage que leur magnifique sacre soit rapidement relégué au second plan par les querelles de personnes. Eto’o paie peut-être aujourd’hui le prix de sa popularité et de son caractère. Mais il doit surtout comprendre que le pouvoir sportif exige autant de finesse que le talent footballistique. Dans un environnement aussi complexe, chaque geste compte, chaque parole pèse et chaque bataille n’a pas besoin d’être menée publiquement.

C’est près d’une heure après le départ des Lionnes de l’aéroport que Samuel Eto’o est finalement sorti de l’avion. A peine descendu, il a immédiatement pris place dans un véhicule qui l’a conduit vers une destination qui n’était pas connue du public. Or, lorsqu’on connaît la personnalité de Samuel Eto’o et son rapport particulier avec les grands rendez-vous populaires, il est difficile d’imaginer qu’il aurait naturellement choisi de rester en retrait lors d’un moment aussi symbolique. Cette séquence peut donc nourrir l’impression d’une mise à l’écart soigneusement orchestrée, même si les circonstances exactes restent difficiles à établir.

Quant aux rapports avec le pouvoir politique, le temps dira comment ils évolueront. Samuel Eto’o devra faire preuve de prudence, de lucidité et surtout d’une grande capacité à préserver l’essentiel, le football camerounais. Pour ma part, je donne toujours de bons conseils. Nous, les écrivains, sommes parfois considérés comme des voyants parce que nous observons les signes, nous scrutons les comportements et nous essayons de comprendre ce que les événements annoncent avant qu’ils ne produisent leurs conséquences. Et parfois, il faut bien le reconnaître, nous voyons juste. Mais aujourd’hui, une chose devrait être plus importante que toutes les querelles. Les Lionnes sont championnes d’Afrique. Et cette victoire mérite de rester au centre de l’histoire.
