A plusieurs reprises, le Cameroun a été le théâtre d’exécutions publiques héritées du colonialisme, notamment dans sa partie ouest. Ces scènes, répétées jusqu’à l’indécence, ont forgé une expérience collective douloureuse. Celle d’Ernest Ouandié demeure, jusqu’à nos jours, ressentie comme une profonde indignation, car elle donne à voir une société qui, avec un sang-froid glaçant, reproduit les gestes du colon, comme si la liberté proclamée n’avait jamais réellement rompu les chaînes. Le 15 janvier 1971, à Bafoussam, une page sombre de l’histoire du Cameroun s’est écrite dans le sang et dans le courage. Ce matin-là, Ernest Ouandié se tenait debout avec des menottes qui entravent ses poignets ; il avance devant le peloton d’exécution, et au vu de ce qui se déroule en moment-là, on peut lire que rien n’a entravé sa dignité. Il est droit, déterminé, habité par une force intérieure que même la mort ne parvient pas à éteindre. L’emprisonnement est déjà une peine lourde. Ici, il fut redoublé par un excès de cruauté. Ernest avance et sans faire de clameurs. Il sait que sa mort est inévitable, mais il la transforme en acte de résistance. Dans sa vie politique, il parlait de liberté, de justice, de sa foi dans l’avenir du Cameroun. Il sait qu’après lui, d’autres poursuivront le combat. Il est confient en ces hommes éparpillés dans le monde qui demanderont des comptes un jour. Puis, comme pour graver cet engagement dans la mémoire collective, il prophétise : « dites à Ahidjo que je meurs sur la terre de mes ancêtres, lui, mourra mourra loin de son pays », dans un ultime défi, l’homme devant la mort devient prophète et le plus souvent Dieu accepte sa prophétie, et chacun un jour la fera et d’autres la verront. On se rappelle qu’avant que les tirs ne retentissent, il lance vive le Cameroun, l’histoire jugera.

Peu avant, il avait confié à ses geôliers de dire à son épouse et à ses enfants qu’il n’avait pas trahi. Celui qui devait être un libérateur est présenté comme une victime. Il subit la torture d’une idée monstrueuse. Infliger la mort à celui qui a choisi la politique comme voie est pire que la mort elle-même. L’humanité semble avoir disparu. Les bourreaux sont devenus insensibles, déshumanisés. On peut bien s’apitoyer, il ne restera que des coups pour nous maintenir assis et silencieux. Ernest Ouandié avance calmement, d’un pas ferme, entouré de soldats. Condamné, mais rayonnant comme un martyr. A ses côtés marchent Gabriel Tabeu, dit Wambo le Courant, et le jeune Raphaël Fotsing. La foule retient son souffle. La tristesse est si dense qu’aucun mot ne peut la contenir. Arrivé sur la place d’exécution, fidèle à lui-même, Ernest Ouandié refuse qu’on lui bande les yeux. Il veut regarder la mort en face. Sa posture impressionne. Le regard fier, il esquisse un sourire. Un sourire qui défie l’oppression et promet, en silence, que le combat ne s’achève pas ici. Devant lui, une foule dense s’est massée sur la place. Les visages sont figés, suspendus entre la peur, la tristesse et une admiration muette. L’air est lourd, presque irrespirable. Les murmures s’éteignent. Il ne reste que le bruit sec des bottes sur le sol. De son vivant, Ouandié s’était engagé sans relâche dans la lutte politique. Il combattait la misère sociale, défendait la liberté, refusait le joug du néocolonialisme. Arrêté, torturé, condamné à Yaoundé, c’est dans une cellule de Bafoussam qu’il attendit le matin où l’on vint le chercher pour l’arracher à la vie. Cette indignation, mêlée à la volonté de réveiller les consciences, l’avait poussé à embrasser la lutte pour la libération de son peuple.

Beaucoup de ceux qui ont ordonné ou exécuté sa mort sont encore en vie aujourd’hui, témoins silencieux d’un acte qu’aucun temps n’absout. Si cette histoire bouleverse autant, c’est parce que ceux qui, à l’époque, traitaient Ernest Ouandié de tous les maux ont souvent fait pire par la suite dans l’anéantissement de notre pays. Un tel supplice appelle l’écriture, comme un besoin vital de dire et de se libérer. Le temps lui-même semble se troubler, les repères se brouillent, et les paroles creuses de certains discours médiatiques viennent ajouter à la confusion. Ce matin-là, sur le visage du prisonnier, amaigri par les conditions de détention, ne se lit pas une souffrance extrême. Ni physique, ni psychologique. S’il y eut douleur, elle fut liée à l’inconfort brutal de la cellule, à l’attente, à la privation. La veille, la nouvelle de l’exécution avait été largement diffusée pour attirer la foule, comme s’il s’agissait d’un spectacle. Et comme le volait cette administration, les spectateurs vinrent, des villages et des quartiers lointains. Les spectateurs, pour la plupart, restent les bras croisés, envahis par une angoisse insoutenable qui imprègne l’atmosphère. Le comportement de la soldatesque qui l’entoure accentue le caractère tragique de l’événement. La sentence était lue. Le coup était parti. Un grand homme est tombé. Le temps semblait se vider de sa substance. L’imagination s’étouffait. Chaque spectateur repartit avec l’esprit prisonnier de cette exécution. Plus personne n’oubliera. Dans les années soixante-dix, les condamnations à mort étaient fréquentes.
Presque chaque samedi, on tuait. Je me souviens d’un homme exécuté à Nkongsamba pour avoir volé un coq. Tué pour avoir volé un coq ! Il y a des choses qui sont tellement impensable qu’elle ne peuvent pas s’imposer à l’esprit quel que soit la société donnée et l’époque qu’elle est vécue. C’est ce que Kant appelait l’impératif catégorique, parce que ce sont des valeurs universelles de ne pas tuer son semblable. Une sentence démesurée, absurde, inhumaine. Ce jour-là, avec Ernest, on tenta d’éteindre l’espoir. D’effacer des vies qui refusaient l’injustice. Mais ce sang versé ne fut pas vain. Sur cette terre imprégnée de sacrifice, une nation a continué de se construire. Une flamme, malgré tout, s’est toujours allumée. Le corps d’Ernest Ouandié, enseveli dans une fosse est jusqu’à ce jour est désabusé. Nous n’avons pas le droit d’oublier. Ernest Ouandié, Gabriel Tabeu, Raphaël Fotsing, vous êtes tombés, mais vos idéaux demeurent vivants. Vous êtes devenus des immortels. Votre mémoire nous guide. Un jour viendra où la vraie patrie vous rendra l’hommage que vous méritez. En attendant, le combat continue, pour la justice, pour la liberté, pour l’avenir de cette nation née de votre courage.
![]()









