La crise au sein des Mbombog : entre fidélité aux traditions et fractures internes
Depuis plusieurs jours, la communauté des Mbombog fait la une de l’actualité au Cameroun. À l’origine, une décision lourde : la suspension et la radiation de certains de leurs membres accusés de trahison et d’infidélité au rituel ancestral. Un rituel de purification a été organisé pour entériner cette exclusion, plongeant la communauté dans un débat houleux sur la liberté individuelle, la cohésion et l’avenir de cette institution traditionnelle. Le Mbombog est, depuis des siècles, un cadre sacré, porteur d’une vision spirituelle et culturelle qui se veut au-dessus des contingences politiques. En principe, il s’agit d’un espace où la politique partisane est proscrite, car jugée incompatible avec la quête d’élévation spirituelle. Mais récemment, certains membres, parmi eux Yebga Dieudonné, ont été accusés d’avoir rompu cette neutralité en affichant un soutien public au président Paul Biya. Ce choix personnel, fait « en âme et conscience » selon ses partisans, a été interprété par les gardiens du rituel comme une compromission avec le pouvoir et, par extension, comme une trahison envers l’esprit du Mbog. D’où la décision radicale : l’exclure, lui et ceux qui l’ont accompagné, en brandissant le spectre de la purification pour laver la communauté de cette « souillure ».
Notre liberté et autorité traditionnelle
Cette exclusion soulève pourtant de graves interrogations. Dans un monde où les Camerounais font face à des problèmes de survie quotidienne, comment comprendre que des communautés s’attachent encore à punir ceux qui expriment librement leurs choix politiques ? Les critiques fusent : faut-il vraiment bannir un « fils de la maison » parce qu’il a mangé chez le voisin, comme le dit une métaphore populaire ? Suspendre des membres du Mbogbog, c’est aussi risquer d’ouvrir la porte à des divisions intestines, car chaque membre sanctionné a ses partisans. Loin d’apaiser les tensions, cette décision peut au contraire accentuer les fractures au sein d’une communauté déjà confrontée à la marginalisation et au sous-développement.
La mémoire de la lutte et le poids de la prophétie
Certains observateurs rappellent que les Bassa, héritiers des figures historiques comme Um Nyobè, devraient s’inspirer de son message de libération nationale plutôt que de se perdre dans des querelles internes. Pour eux, le véritable combat ne se situe pas dans l’exclusion des siens, mais dans la lutte pour l’émancipation collective et la réalisation de la prophétie d’un Cameroun libre, juste et prospère. Cependant, d’autres estiment que l’acte de purification mené par le Mbogbog était nécessaire. Selon cette lecture, l’exclusion est un passage obligé pour restaurer la dignité et l’authenticité de la communauté. « Voilà ce que les Bassa auraient dû faire il y a longtemps », clament certains, convaincus que la fidélité aux traditions précédera nécessairement le développement.
Un débat national et une fracture révélatrice
Au-delà du cercle des Mbogbog, cette crise illustre un malaise plus large au Cameroun : la difficulté à concilier tradition, liberté individuelle et engagement politique. Tandis que certains dénoncent un geste « dictatorial et inacceptable », d’autres y voient un « acte de purification salutaire ». Cette affaire met aussi en lumière la question de l’unité nationale. Tandis que l’on attend désormais des gestes similaires d’autres communautés, comme les Bamiléké, certains redoutent que cette logique de désolidarisation ne fragilise encore davantage le tissu social camerounais. La crise actuelle des Mbogbog dépasse la simple question d’une radiation. Elle révèle la tension persistante entre tradition et modernité, entre discipline communautaire et liberté individuelle, entre la mémoire de la lutte et les réalités du présent. En condamnant certains de leurs membres, les Mbogbog croient protéger leur identité. Mais en agissant ainsi, ils risquent aussi d’alimenter les divisions qu’ils prétendent conjurer. Le Cameroun, aujourd’hui plus que jamais, a besoin d’unités plutôt que d’exclusions, d’un projet commun plutôt que de luttes intestines. La question demeure donc ouverte : le Mbogbog a-t-il renforcé son autorité, ou a-t-il ouvert une plaie dont la cicatrisation sera longue et incertaine ?