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Ce mardi 6 octobre à Paris, le Cameroun voit disparaître l’une des grandes figures de son football, Jean Manga Onguéné, ancien joueur emblématique du Canon de Yaoundé et infatigable artisan de la formation de la jeunesse. La disparition a été confirmée par le Canon Sportif de Yaoundé, le club auquel il était resté fidèle pendant toute sa carrière. Avec lui disparaît bien davantage qu’un ancien footballeur. C’est une bibliothèque du football camerounais qui ferme ses portes, une mémoire qui s’éloigne, un témoin de cette époque où les exploits des Lions Indomptables et des grands clubs du pays se racontaient de bouche à oreille, où les enfants connaissaient les joueurs par leurs surnoms et où le dimanche de football avait parfois la solennité d’une fête nationale. Manga ne faisait pas beaucoup de bruit, ses œuvres parlaient suffisamment pour qu’ils n’aient pas besoin de les accompagner de discours. L’homme footballeur a beaucoup donné au Cameroun, sans tapage, avec cette retenue qui caractérisait l’homme jusque dans sa manière d’habiter sa célébrité. Les jeunes générations connaissent davantage Roger Milla, Samuel Eto’o, Patrick Mboma ou les héros plus récents des Lions. Pourtant, avant plusieurs d’entre eux, un grand échalas au corps presque trop frêle pour les exigences du football avait déjà fait trembler les défenses africaines. Il s’appelait Jean Manga Onguène. Son histoire commence d’ailleurs par ce qui aurait pu devenir une humiliation définitive.

Né le 12 juin 1946, le jeune Manga rêvait de football, mais son apparence ne plaidait guère en sa faveur. Il était mince, longiligne, presque fragile. On lui aurait fait comprendre qu’il devait d’abord prendre du poids avant d’espérer se mesurer aux grands. Le football, heureusement, possède parfois une justice que les hommes ignorent. Là où certains voyaient un garçon trop maigre, d’autres discernèrent une intelligence du jeu, une adresse et cette mystérieuse intuition qui distingue le footballeur ordinaire de celui qui comprend l’action avant même qu’elle ne se produise. Le Canon de Yaoundé lui ouvrit ses portes. Il ne les quittera pratiquement plus. Dès ses débuts, les buts arrivent, puis les trophées, puis la légende. Sa fidélité au Kpa-Kum durera de 1966 à 1982. Avec le Canon, il remportera six championnats du Cameroun, six Coupes du Cameroun, trois Coupes d’Afrique des clubs champions et une Coupe d’Afrique des vainqueurs de coupe. Le Bled Parle Dans une époque où le football africain construisait encore ses grandes mythologies, le Canon était une puissance continentale et Manga Onguène l’un de ses visages les plus redoutés. Manga Onguéné fait partie des grandes figures qui ont marqué l’histoire des Lions Indomptables. Les jeunes générations ne le connaissent peut-être pas suffisamment, mais son nom a résonné avec force au Cameroun et sur les pelouses africaines dans les années 1970 et 1980. Dans la mémoire du football camerounais, il appartient à cette prestigieuse lignée de grands attaquants qui va de Mbappé Leppé à Roger Milla. L’arrivée de Roger Milla au sein des Lions allait cependant bouleverser la hiérarchie et installer une concurrence entre deux immenses talents. Les deux hommes avaient de fortes personnalités et leur relation semble avoir été marquée par une certaine distance.

Après la Coupe du monde de 1990, Milla évoquera d’ailleurs, sans le nommer, un membre de l’encadrement qui, selon lui, ne souhaitait pas le voir réussir et supportait difficilement ses performances. Il est rare de trouver des images montrant ces deux monuments du football camerounais dans une véritable complicité, tout comme il est peu fréquent de les avoir entendus parler longuement l’un de l’autre. C’est aussi cela, parfois, le monde du talent. Lorsque deux immenses compétiteurs appartiennent à la même époque, chacun veut préserver sa place dans l’histoire. Roger Milla allait conquérir les foules par ses dribbles, son audace, son efficacité et cette manière spectaculaire de faire lever les tribunes. Manga Onguéné possédait une autre forme de génie. Moins démonstratif peut-être, il était un attaquant d’une intelligence remarquable, capable d’observer longtemps une rencontre avant de surgir au moment décisif. Pour comprendre le joueur qu’était Manga Onguéné, on pourrait, toutes proportions gardées, observer certaines séquences de George Weah. On y retrouve cette puissance dans la course, cette vivacité, cette intelligence du déplacement et cette faculté de déséquilibrer une défense. Une différence apparaissait cependant dans leur manière d’aborder le but. Là où Weah pouvait chercher très tôt à imposer sa puissance offensive, Manga Onguéné savait patienter.

Il observait, économisait parfois ses mouvements et attendait que la défense adverse laisse apparaître une faille. Puis il frappait. Sous les couleurs du Canon de Yaoundé, il a laissé des souvenirs impérissables. Parmi les rencontres qui ont nourri sa légende figure notamment la finale africaine contre l’AS Bilima, au cours de laquelle son efficacité offensive marqua les mémoires. Avant cela, à Enugu, il avait également démontré cette capacité à apparaître lorsque son équipe avait besoin de lui. C’est souvent ainsi que l’on reconnaît les grands joueurs. Ils ne se contentent pas de participer au match, ils savent en modifier le destin. Manga Onguéné représentait également une certaine idée de la discipline sportive. Capitaine du Canon, il défendait une conception exigeante du comportement sur le terrain. Peu de discussions inutiles avec l’adversaire, pas de contestations permanentes envers l’entraîneur et, une fois la rencontre terminée, chacun retrouvait sa place. Cette rigueur faisait partie de son autorité. Il ne suffisait pas, à ses yeux, de savoir jouer au football. Il fallait aussi savoir respecter le maillot, l’équipe et le jeu. Avec sa disparition, le Cameroun perd bien davantage qu’un ancien international. Il perd un témoin d’une époque fondatrice, un homme qui a participé à la construction de la réputation continentale du football camerounais. Pour ceux qui l’ont vu jouer, son nom réveille des stades pleins, des dimanches de football, des épopées du Canon et cette époque où certaines rencontres entraient dans la légende par la seule grandeur des hommes qui les disputaient.

Manga Onguéné appartient désormais à cette mémoire. Au regard de ce qu’il a apporté au football national et africain, il mérite que le Cameroun lui rende un hommage à la hauteur de son parcours. Car les grandes nations sportives ne se contentent pas de célébrer leurs champions lorsqu’ils marquent des buts. Elles savent aussi, lorsque vient le dernier coup de sifflet, honorer ceux qui ont contribué à écrire leur histoire. On l’appelait « Domingo », mais surtout « Tête d’Or ». Ce surnom disait une partie seulement de son football. Certes, son jeu de tête était exceptionnel, mais réduire Manga Onguène à cette qualité serait oublier l’essentiel. C’était un attaquant intelligent. Il observait. Il attendait. Il comprenait le déplacement du défenseur, l’hésitation du gardien, le moment où un match commence secrètement à basculer. Il n’avait pas besoin de courir inutilement pour donner l’impression d’exister. Il savait que le football est aussi l’art de l’attente. C’est peut-être ici que réside sa véritable grandeur. Le grand joueur n’est pas nécessairement celui qui touche cent fois le ballon. C’est celui qui, au milieu de cent actions ordinaires, sait reconnaître la seconde où tout devient possible. Manga Onguène possédait cette faculté.

On pourrait, toutes proportions gardées, retrouver quelque chose de cette manière de dévorer les espaces chez George Weah. Même puissance dans l’allongement, même impression que le corps peut soudainement se transformer en projectile. Mais Manga avait son propre tempo. Il pouvait sembler attendre son heure avant de frapper. La campagne continentale de 1980 demeure l’une des illustrations de cette capacité à surgir lorsque l’histoire l’exige. En finale de la Coupe d’Afrique des clubs champions contre l’AS Bilima, après un match aller conclu sur le score de 2-2, le Canon s’imposa 3-0 à Kinshasa. Manga Onguène inscrivit deux des trois buts camerounais, Théophile Abega ajoutant le troisième. Osidimbea Voilà ce que font les grands joueurs. Lorsque la rencontre devient lourde, lorsque les jambes tremblent et que la responsabilité commence à peser sur les épaules, ils ne cherchent pas à disparaître. Ils demandent silencieusement au ballon de venir vers eux. Cette même année 1980 lui apporta la consécration individuelle.

France Football le désigna Ballon d’or africain avec 64 points, largement devant le Nigérian Segun Odegbami, crédité de 41 points. Théophile Abega et Thomas N’Kono figuraient eux aussi parmi les six premiers, signe de l’extraordinaire puissance du Canon et du football camerounais de cette époque. RSSSF Manga Onguène n’était donc plus seulement un grand joueur camerounais. Il était officiellement reconnu comme le meilleur footballeur africain du moment. Mais il y avait chez lui quelque chose qui dépasse les statistiques et les trophées. Manga Onguène appartenait à cette génération pour laquelle porter un maillot engageait presque une morale. Capitaine, il défendait une certaine conception du comportement sur un terrain. La discipline comptait. L’adversaire devait être combattu sportivement, non transformé en ennemi. L’arbitre n’était pas un partenaire de palabres interminables. Le football se jouait d’abord avec les jambes, la tête et le caractère. Une fois le match terminé, la vie reprenait ses droits. Son époque fut aussi celle d’une autre immense figure, Roger Milla. Deux géants, deux tempéraments, deux manières d’occuper l’espace et l’imaginaire populaire. Les relations entre grandes personnalités sportives ne sont jamais simples.

La compétition ne s’arrête pas nécessairement lorsque deux joueurs portent le même maillot. L’art possède ses susceptibilités et le sport ses rivalités. Mais avec le recul, ces oppositions deviennent secondaires. L’histoire finit par réunir ceux que le présent avait parfois séparés. Milla et Manga Onguène appartiennent désormais au même patrimoine. Ils sont deux chapitres différents d’un même grand livre. Manga Onguène portera pourtant une blessure sportive que les années n’effaceront jamais complètement. Le Cameroun se qualifie pour la Coupe du monde 1982, la première de son histoire. Lui qui avait tant participé à la construction de cette équipe pouvait enfin toucher au sommet de son rêve. Mais une blessure au genou le prive du voyage en Espagne. Le Bled Parle Il existe dans la carrière des sportifs des injustices contre lesquelles aucune protestation n’est possible. On peut discuter avec un arbitre, contester un sélectionneur, répondre à un adversaire. On ne négocie pas avec un genou qui refuse soudainement d’obéir. Pour beaucoup, une telle épreuve aurait laissé une amertume définitive. Manga Onguène choisit une autre route. Puisqu’il ne pouvait plus servir le football avec ses jambes, il allait désormais le servir avec son expérience et son intelligence. Il se forma, devint entraîneur, encadreur, instructeur et dirigeant technique. Il occupa différentes responsabilités auprès des Lions et travailla également pour la FIFA dans le développement du football en Afrique centrale. Actu Cameroun Ainsi s’accomplit peut-être la partie la plus philosophique de son parcours.

 

Le véritable champion comprend un jour que ce qu’il a reçu ne lui appartient pas entièrement. Il doit le transmettre. En 1990, il faisait partie de l’encadrement des Lions Indomptables lors de cette Coupe du monde devenue légendaire, celle où le Cameroun battit l’Argentine championne du monde et atteignit les quarts de finale. L’homme que le destin avait privé du Mondial comme joueur retrouvait ainsi la compétition par une autre porte. Il y a parfois dans la vie des réparations qui arrivent tardivement et qui ne prennent pas exactement la forme que nous avions espérée. Elles n’en sont pas moins belles. C’est pourquoi la disparition de Manga Onguène devrait conduire le Cameroun à réfléchir à la manière dont il honore ses grandes figures. Un pays ne doit pas attendre que ses héros meurent pour ouvrir précipitamment les archives. La mémoire sportive appartient à l’histoire nationale. Ces hommes ont porté le drapeau à une époque où les moyens étaient modestes, où les primes n’avaient rien à voir avec celles du football contemporain et où la célébrité ne s’accompagnait ni des fortunes ni de l’exposition médiatique d’aujourd’hui. Jean Manga Onguène mérite donc un hommage national à la hauteur de ce qu’il a représenté.

 

Non parce qu’il était parfait, car aucun homme ne l’est, mais parce qu’il a consacré l’essentiel de sa vie au football camerounais. Joueur, capitaine, entraîneur, technicien, formateur et serviteur de cette discipline, il aura traversé plusieurs générations sans jamais véritablement quitter la maison. Aujourd’hui, les plus jeunes devront peut-être chercher son nom dans les archives. Ils découvriront alors cet homme longiligne dont on avait un jour douté du physique et qui finit par devenir Ballon d’or africain. Ils comprendront qu’une première humiliation n’est pas nécessairement une condamnation, qu’un refus peut devenir le commencement d’une destinée et que la grandeur ne consiste pas seulement à atteindre le sommet, mais à savoir ce que l’on fait de sa victoire une fois qu’on y est arrivé. Manga Onguène avait fini de courir depuis longtemps. Pourtant son football continuait de marcher parmi nous. Il survivait dans les récits des anciens, dans les images du Canon triomphant, dans les souvenirs de Nkoldongo, dans les discussions où chacun reconstruisait à sa manière les grandes soirées africaines. Il survivra désormais autrement. Le garçon que certains trouvaient trop frêle est devenu un géant de notre mémoire. Le buteur s’est tu, mais ses buts demeurent. Le capitaine a quitté le terrain, mais son exemple reste debout. Et lorsque les générations futures chercheront à comprendre comment le Cameroun est devenu cette terre de football que le monde a appris à respecter, elles rencontreront nécessairement, quelque part entre Mbappé Leppé, Roger Milla et ceux qui sont venus ensuite, le nom de Jean Manga Onguène. Il appartient désormais à l’histoire. Et l’histoire, lorsqu’un homme lui a suffisamment donné, possède cette étrange manière de lui rendre l’éternité. (sources : j’ai dû lire certains articles écrits depuis ce matin pour rédiger le mien)

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