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Par le Dr  Ayissi Yves P.

A  l’heure où l’Assemblée générale des Nations Unies se réunit dans un climat international traversé par les guerres, les rivalités entre puissances, les crises humanitaires, les bouleversements climatiques, les déplacements massifs de populations et les profondes fractures économiques, une évidence s’impose : le monde a considérablement changé, mais les institutions chargées d’en organiser la gouvernance n’ont pas évolué au même rythme. L’Organisation des Nations Unies demeure indispensable. Elle reste l’un des rares espaces où presque tous les États de la planète, quels que soient leur puissance, leur richesse, leur superficie ou leur histoire, peuvent se retrouver autour d’une même table. Le problème n’est donc pas l’existence de l’ONU. Il réside dans la nécessité d’adapter son fonctionnement, ses équilibres et ses mécanismes de décision aux réalités du XXIe siècle. L’année 2026 devrait, à cet égard, constituer un moment de vérité pour le multilatéralisme.

L’ONU est née en 1945 des ruines de la Seconde Guerre mondiale. L’architecture du Conseil de sécurité porte encore profondément la marque de cette époque. Ses cinq membres permanents – la Chine, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie – disposent du droit de veto. Or, lorsque la Charte des Nations Unies fut adoptée, une grande partie de l’Afrique vivait encore sous domination coloniale et ne pouvait donc participer, en tant qu’États souverains, à la définition de l’ordre international qui se mettait en place. António Guterres lui-même a rappelé en 2026 que l’absence de sièges permanents africains au Conseil de sécurité était devenue indéfendable, soulignant le décalage entre les structures héritées du milieu du XXe siècle et le monde contemporain. (ONU) Plus de huit décennies après la création des Nations Unies, cette anomalie demeure. L’Afrique participe pleinement aux Nations Unies, contribue aux débats internationaux et se trouve directement concernée par une part importante des questions de paix et de sécurité examinées par l’organisation, mais elle ne possède toujours aucun siège permanent au Conseil de sécurité. Cette situation alimente depuis longtemps les demandes africaines de réforme.

La position commune africaine, formulée notamment dans le Consensus d’Ezulwini et la Déclaration de Syrte, va d’ailleurs plus loin que la revendication d’un seul siège : elle réclame au moins deux sièges permanents pour l’Afrique et cinq sièges non permanents au total. Elle précise également que, tant que le droit de veto subsistera, les nouveaux membres permanents africains devraient bénéficier des mêmes prérogatives que les membres permanents actuels. (Bibliothèque numérique des Nations Unies) Il ne s’agit donc plus simplement de demander symboliquement « une place pour l’Afrique ». La question est celle de la représentativité et de la légitimité mêmes du système international. Comment concevoir durablement une gouvernance mondiale dans laquelle un continent entier reste absent de la catégorie des membres permanents de l’organe auquel la Charte confie la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales ? La réforme du Conseil de sécurité n’effacerait évidemment ni les guerres ni les rivalités géopolitiques. Elle pourrait néanmoins rendre sa composition davantage conforme au monde qu’il prétend représenter. Le débat dépasse d’ailleurs la seule Afrique.

Le monde de 2026 n’est plus celui de San Francisco en 1945. De nouvelles puissances économiques ont émergé, les rapports démographiques ont profondément évolué, de nombreux États ont accédé à l’indépendance et les menaces elles-mêmes ont changé de nature. Aux conflits armés traditionnels se sont ajoutés le terrorisme transnational, les cybermenaces, les dérèglements climatiques, les crises sanitaires mondiales, les migrations forcées, l’insécurité alimentaire et les nouvelles compétitions technologiques. Une institution internationale ne peut prétendre répondre efficacement à ces transformations si sa structure fondamentale demeure durablement figée dans l’équilibre des puissances issu de la Seconde Guerre mondiale. Réformer l’ONU ne signifie donc pas l’affaiblir. Au contraire, il s’agit de lui redonner de la légitimité et de renforcer sa capacité d’action. Une ONU représentative est potentiellement une ONU davantage entendue. Une institution dont les décisions sont perçues comme procédant d’un ordre international plus équilibré peut plus facilement défendre la coopération multilatérale.

Le défi consiste à préserver ce que l’ONU a d’irremplaçable – le dialogue, la diplomatie, la coopération, le droit international et la recherche de solutions collectives – tout en corrigeant les déséquilibres hérités de son histoire. L’année 2026 ouvre également une autre séquence importante. Le second mandat d’António Guterres s’achèvera officiellement le 31 décembre 2026, et son successeur ou sa successeure doit entrer en fonction le 1er janvier 2027. Le processus de sélection est déjà engagé. (The United Nations in India) Cette transition à la tête de l’organisation offre l’occasion de réfléchir non seulement à la personne appelée à exercer cette fonction, mais aussi au visage que les Nations Unies souhaitent donner au multilatéralisme de demain. Dans cette perspective, l’hypothèse de voir, pour la première fois depuis la création de l’ONU, une femme accéder au poste de Secrétaire générale porte une signification particulière. Il ne faudrait toutefois pas réduire une telle éventualité à un simple symbole. Le choix relève des États membres selon les procédures prévues par la Charte, et les qualités attendues incluent notamment l’expérience internationale, les capacités diplomatiques et de direction, l’intégrité et l’aptitude à défendre les principes de l’organisation. (The United Nations in India)

L’enjeu essentiel reste donc de choisir une personnalité capable de conduire l’institution dans une période où les fractures géopolitiques mettent précisément à l’épreuve sa vocation universelle. Mais changer la personne qui dirige l’ONU sans s’interroger sur les structures qui encadrent son action serait insuffisant. La question de la direction de l’organisation et celle de sa réforme institutionnelle appartiennent à une même réflexion sur l’avenir du multilatéralisme. Le prochain Secrétaire général ou la prochaine Secrétaire générale héritera d’une organisation confrontée à une crise de confiance et devra travailler avec des États dont les intérêts divergent parfois profondément. La fonction exigera donc autant de capacité de médiation que de courage diplomatique. Pour l’Afrique, cette période devrait être celle d’une mobilisation diplomatique cohérente autour de sa position commune. Le continent n’a pas seulement vocation à être un sujet dont le Conseil de sécurité discute ; il entend également participer pleinement aux décisions qui structurent l’ordre international. Cette aspiration est désormais explicitement portée dans les négociations sur la réforme du Conseil.

L’enjeu dépasse même la représentation institutionnelle. Une présence africaine permanente signifierait que les transformations démographiques, économiques et diplomatiques du continent trouvent davantage d’écho au sommet du système multilatéral. Elle obligerait également les États africains à approfondir leur propre réflexion sur les mécanismes de représentation du continent, la défense d’intérêts communs et l’articulation entre priorités nationales et vision continentale. Il faut également regarder lucidement les difficultés. La réforme du Conseil de sécurité est débattue depuis des décennies et les États membres divergent sur sa taille future, les catégories de sièges à créer, le droit de veto et les modalités de représentation régionale. C’est précisément pourquoi les appels à la réforme ne suffisent plus : ils doivent s’accompagner de négociations politiques capables de transformer les principes affichés en compromis institutionnels acceptables. L’ONU ne doit donc être ni idéalisée ni condamnée trop facilement. Elle demeure le reflet des États qui la composent, de leurs alliances, de leurs contradictions et de leurs rapports de force. Lorsqu’elle paraît impuissante, cette impuissance provient souvent aussi de l’incapacité de ses membres à parvenir à une position commune.

Refonder le multilatéralisme suppose par conséquent de réformer les institutions, mais également de restaurer la volonté politique de négocier. Le monde de 2026 ne peut plus être gouverné comme celui de 1945. Cette phrase résume le défi. Refonder l’ONU, c’est reconnaître que l’histoire a avancé. C’est adapter le Conseil de sécurité aux réalités contemporaines. C’est corriger la sous-représentation de l’Afrique conformément aux revendications portées par le continent. C’est également réfléchir à la gouvernance, à la transparence et à l’efficacité de l’ensemble du système multilatéral. L’humanité n’a probablement jamais eu autant besoin d’espaces où ses nations puissent encore se parler. Dans un monde fragmenté, l’alternative à un multilatéralisme imparfait n’est pas nécessairement un multilatéralisme parfait ; elle peut être le retour brutal aux seuls rapports de force. Voilà pourquoi la question n’est pas de savoir s’il faut conserver ou abandonner l’ONU, mais comment lui permettre de mieux représenter le monde qu’elle a pour mission de servir. Réformer le Conseil de sécurité, rééquilibrer la gouvernance mondiale, répondre à la revendication africaine de représentation permanente et ouvrir un nouveau cycle à la tête de l’organisation : voilà quelques-uns des grands débats que 2026 place devant la communauté internationale.

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