La récente visite du président de la transition guinéenne, Mamady Doumbouya, à Abidjan, a suscité un flot d’interrogations, de spéculations et d’analyses. Officiellement courtoise, la rencontre avec son homologue ivoirien, Alassane Dramane Ouattara, dissimule peut-être une trame diplomatique bien plus complexe. Dans les cercles géopolitiques, plusieurs hypothèses s’affrontent autour des véritables raisons de ce déplacement inattendu. Selon le professeur Franklin Nyamsi, analyste politique bien connu dans la diaspora, cette visite serait une tentative de repositionnement stratégique de Doumbouya, dans un contexte régional tendu marqué par la montée en puissance de l’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Curieusement, malgré des similitudes historiques, culturelles et politiques avec ces pays, la Guinée de Doumbouya a soigneusement évité d’adhérer à cette alliance. Ce refus, selon certains observateurs, s’expliquerait par le parrainage discret de Doumbouya par des puissances occidentales, notamment l’OTAN, lors de son accession au pouvoir. Ce positionnement ambigu pourrait traduire une volonté de la Guinée de jouer une carte différente dans l’échiquier ouest-africain : celle d’un équilibre fragile entre souverainisme affiché et réalisme diplomatique.
Une alliance de revers avec Abidjan ?
Certains analystes avancent que Doumbouya aurait effectué ce déplacement pour sceller un accord tacite avec Ouattara, en échange d’un soutien politique ou sécuritaire. Il s’agirait, dans ce cas, d’un revirement stratégique, voire d’un reniement des discours de rupture tenus par Doumbouya lors de sa prise de pouvoir. Il faut se souvenir que le président guinéen avait vivement critiqué les « présidences à vie », les compromissions politiques, et les jeux d’alliances traditionnels. Sa présence à Abidjan, dans l’antre d’un régime accusé de connivence avec les grandes puissances et hostile aux régimes militaires de la sous-région, a donc un parfum de paradoxe, voire de trahison pour certains de ses partisans.
Une pression venue d’en haut ?
Autre piste de réflexion serait que Doumbouya aurait été mandaté, discrètement, par la France pour dissuader Alassane Ouattara de briguer un nouveau mandat. Cette hypothèse, si elle se vérifiait, démontrerait l’ampleur de l’emprise encore réelle des puissances étrangères sur les transitions politiques africaines. À l’inverse, certains suggèrent que ce serait Ouattara lui-même qui aurait convoqué son homologue pour discuter d’une possible assistance guinéenne en cas de tensions ou de troubles à venir en Côte d’Ivoire. Une sorte de pacte de non-agression, ou de soutien mutuel entre régimes accusés de s’éloigner des exigences démocratiques populaires. Mais dans ma vision des choses je peux émettre plusieurs idées. Les voici :

Une médiation discrète pour la réintégration régionale de la Guinée et un rapprochement économique
Doumbouya pourrait avoir sollicité l’intermédiation d’Alassane Ouattara pour faciliter la normalisation des relations entre la Guinée et la CEDEAO, après une période de tensions suite au coup d’État de 2021. Conscient que la Guinée est de plus en plus isolée diplomatiquement, Doumbouya chercherait un allié influent au sein de l’organisation, et Ouattara poids lourd régional pourrait jouer ce rôle de facilitateur officieux, en échange de concessions. Il pourrait aussi s’agir d’une diplomatie économique déguisée, visant à sécuriser des investissements ivoiriens ou à négocier un corridor logistique ou énergétique. Abidjan dispose de ports et d’infrastructures modernes qui pourraient permettre à la Guinée, enclavée sur le plan régional par sa position politique, de trouver des solutions de contournement commerciales. Ce serait donc un accord gagnant-gagnant, hors des radars traditionnels.
Une coordination sécuritaire face aux menaces transfrontalières ou la négociation autour en douceur du pouvoir
La région est confrontée à une montée des menaces terroristes, du banditisme armé et des trafics transfrontaliers. Une coordination sécuritaire bilatérale entre Abidjan et Conakry pourrait être à l’ordre du jour, dans un contexte où les frontières deviennent de plus en plus poreuses. Cette rencontre pourrait donc viser à établir un pacte de non-agression, voire de coopération militaire discrète, notamment sur la surveillance des zones frontalières ou sur le partage de renseignements. Mamady Doumbouya pourrait être en train de préparer sa sortie. Les transitions militaires sont toujours à durée incertaine, et les pressions internes comme internationales s’intensifient. Il est possible qu’il ait entamé des discussions discrètes avec Ouattara pour négocier un atterrissage contrôlé, voire une possible sortie d’exil en cas d’instabilité à Conakry. Ouattara, qui entretient des liens étroits avec les cercles diplomatiques occidentaux, pourrait servir de pont diplomatique ou de garant régional pour offrir à Doumbouya une option de sécurité personnelle et financière, à l’image de ce qui fut parfois proposé à d’autres ex-dirigeants africains.
Une alliance secrète contre une menace interne commune
Une autre hypothèse peu évoquée serait sans doute le fait que Doumbouya et Ouattara partagent une crainte commune vis-à-vis des mouvements d’opposition transnationaux, notamment les diasporas militantes, très actives en France, aux États-Unis et sur les réseaux sociaux. Il ne s’agirait donc pas simplement de diplomatie d’État à État, mais d’une coordination souterraine contre un « ennemi commun » idéologique et numérique. Ils auraient pu discuter de surveillance conjointe, d’échange de renseignements ou de stratégies de communication, pour contrer l’influence croissante des voix dissidentes, notamment issues des mouvances panafricanistes, Kamites ou révolutionnaires, qui dénoncent les compromissions des pouvoirs en place.

Un message à peine voilé à la communauté internationale ?
Au-delà des stratégies internes, la visite de Doumbouya à Abidjan peut être lue comme un signal adressé à la communauté internationale : un message de disponibilité, de coopération, voire d’allégeance partielle à l’ordre néocolonial que certains régimes contestent aujourd’hui avec virulence. Ce déplacement est aussi l’occasion, peut-être, pour Doumbouya de négocier sa sortie militaire. Car une transition politique n’est légitime que si elle débouche sur une ouverture démocratique, même encadrée. Or, les signes d’un enracinement autoritaire sont de plus en plus visibles à Conakry, malgré les discours de façade. Doumbouya, entre l’héritage de Sékou Touré et la tentation du pouvoir fort. Pour beaucoup de Guinéens, le pays de Sékou Touré chantre de l’indépendance et de la dignité africaine semble trahi.
La figure de Mamady Doumbouya, longtemps perçue comme celle d’un redresseur, suscite aujourd’hui une méfiance croissante. Le peuple guinéen, profondément révolutionnaire dans son ADN, pourrait tôt ou tard se retourner contre ce qu’il perçoit comme une trahison de l’esprit panafricaniste. Et pourtant, certains continuent à voir en Doumbouya un « mal nécessaire » : un homme fort pour un pays difficile à gouverner, dans un continent où la démocratie libérale n’a souvent été que l’habillage d’un chaos entretenu. L’exemple du Rwanda est souvent cité à tort ou à raison comme justification d’une « dictature éclairée », alternative à des démocraties vides de sens et pleines de divisions. Mamady Doumbouya n’a peut-être pas été à Abidjan pour un simple échange diplomatique de courtoisie. Derrière les sourires protocolaires et les images soigneusement diffusées, c’est tout un jeu d’alliances, de repositionnements et de rapports de force qui se dessine en Afrique de l’Ouest. Qu’il s’agisse d’une manœuvre d’autoprotection, d’un gage donné à ses parrains, ou d’un acte de survie politique, cette visite annonce une suite incertaine dans la recomposition silencieuse du continent.









